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Bonjour et bienvenue à tous sur le blog consacré au livre d'Ellen White (1827-1915), "La Tragédie des Siècles" (1911). Cet ouvrage éclaire de façon étonnante le passé, le présent et l’avenir, tout en exposant le plan de Dieu pour l’humanité.
Source de réconfort et d’inspiration il deviendra l’un des livres les plus importants que vous ayez jamais lus.

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23 septembre 2005 5 23 /09 /septembre /2005 00:00

LA BIBLE ET LA RÉVOLUTION FRANÇAISE (Partie 1)

Au seizième siècle, une Bible ouverte à la main, la Réforme avait frappé à la porte de tous les pays d'Europe. Certaines nations l'avaient accueillie comme une messagère céleste. D'autres, influencées par la papauté, lui avaient en grande partie fermé l'accès de leur territoire, qui resta ainsi presque totalement privé de la connaissance et de l'influence bienfaisante de la Parole de Dieu. Parmi ces derniers, il faut ranger la France, où la lumière pénétra de bonne heure, où, des siècles durant, la vérité et l'erreur furent aux prises, et où le mal finit par triompher et la lumière céleste par être bannie. « La lumière étant venue dans le monde, les hommes ont préféré les ténèbres à la lumière. » ( Jean 3.19 ) Aussi la nation française tout entière a-t-elle récolté les fruits de ses semailles. La puissance protectrice de l'Esprit de Dieu ayant cessé d'entourer un peuple qui avait méprisé le don de Sa grâce, les ferments du mal sont parvenus à maturité, et le monde a pu contempler les résultats auxquels on s'expose volontairement lorsqu'on ferme sa porte au Prince de la Paix et à la pure lumière de Son Évangile.

La guerre faite à l'Évangile sur le sol de France atteignit son point culminant sous la Révolution. Cet effroyable bouleversement fut la conséquence naturelle de la suppression de la Parole de Dieu. (Voir
Appendice a21) Il est la démonstration la plus frappante de l'aboutissement auquel peut arriver une nation après plus d'un millénaire passé à l'école de l'église de Rome.

La suppression des saintes Écritures durant la période de la suprématie papale avait été prédite par les prophéties; d'autre part, l'Apocalypse avait annoncé les terribles résultats qu'aurait, pour la France en particulier, la domination de « l'homme de péché ».

« [Les nations] fouleront aux pieds la ville sainte pendant quarante-deux mois, avait dit saint Jean. Je donnerai à mes deux témoins le pouvoir de prophétiser, revêtus de sacs, pendant mille deux cent soixante jours.... Quand ils auront achevé leur témoignage, la bête qui monte de l'abîme leur fera la guerre, les vaincra, et les tuera. Et leurs cadavres seront sur la place de la grande ville, qui est appelée, dans un sens spirituel, Sodome et Égypte, là même où leur Seigneur a été crucifié.... Et à cause d'eux les habitants de la terre se réjouiront et seront dans l'allégresse, et ils s'enverront des présents les uns aux autres, parce que ces deux prophètes ont tourmenté les habitants de la terre. Après les trois jours et demi, un esprit de vie, venant de Dieu, entra en eux, et ils se tinrent sur leurs pieds; et une grande crainte s'empara de ceux qui les voyaient. » (
Apocalypse 11.2-11 )

Les périodes « quarante-deux mois » et « mille deux cent soixante jours » mentionnées dans ce passage sont un seul et même laps de temps, à savoir celui pendant lequel l'Église de Dieu devait être opprimée par celle de Rome. Les mille deux cent soixante années de la suprématie papale commencèrent en l'an 538 de notre ère, et devaient par conséquent se terminer en 1798. (Voir
Appendice a22) À cette dernière date, une armée française entra dans Rome, s'empara du pape et le conduisit en exil à Valence, où il mourut. On ne tarda pas à élire un nouveau pape, mais la Curie fut incapable de rétablir son ancienne puissance.

Cependant la persécution des fidèles disciples du Sauveur ne dura pas jusqu'à la fin de la période des mille deux cent soixante années. Dans sa miséricorde envers son peuple, Dieu abrégea la durée de cette cruelle épreuve. En prédisant la « grande affliction » qui allait être le lot de son Église, le Sauveur avait dit : « Et si ces jours n'étaient abrégés, personne ne serait sauvé; mais, à cause des élus, ces jours seront abrégés. » (
Matthieu 24.22 ) Grâce à l'influence de la Réforme, la persécution prit fin avant 1798.

Au sujet des deux témoins, le prophète ajoute : « Ce sont les deux oliviers et les deux chandeliers qui se tiennent devant le Seigneur de la terre. » (
Apocalypse 11.4 ) « Ta Parole, dit le Psalmiste, est une lampe à mes pieds, et une lumière sur mon sentier. » ( Psaumes 119.105 ) Les deux témoins représentent les Écritures de l'Ancien et du Nouveau Testament. L'un et l'autre témoignent de l'origine et de la perpétuité de la loi de Dieu. L'un et l'autre proclament le plan de la Rédemption. Les symboles, les sacrifices et les prophéties de l'Ancien Testament annoncent un Sauveur à venir. Les évangiles et les épîtres du Nouveau Testament nous parlent d'un Sauveur déjà venu, et qui répond exactement aux symboles et aux prophéties.

« Je donnerai à mes deux témoins, lisons-nous dans l'Apocalypse, le pouvoir de prophétiser, revêtus de sacs, pendant mille deux cent soixante jours. »

Durant la plus grande partie de cette période, les deux témoins de Dieu ont connu une période d'obscurité relative. La puissance papale s'est efforcée de soustraire au peuple la Parole de vérité et de produire de faux témoins qui en contredisaient le témoignage. » (Voir
Appendice a23) Le temps où les deux témoins prophétisèrent, vêtus de sacs, est celui où les saintes Écritures étaient proscrites par les autorités civiles et religieuses, où leur témoignage était falsifié, où l'effort réuni des hommes et des démons tendait à en détourner les esprits, où ceux qui osaient en proclamer les vérités sacrées étaient traqués, ensevelis dans des cachots, torturés, martyrisés pour leur foi ou obligés d'aller demander une retraite aux forteresses de la nature, aux rochers et aux antres de la terre; c'est alors que les deux témoins « prophétisèrent vêtus de sacs ». Ce ministère, ils le poursuivirent pendant toute la période des mille deux cent soixante années. Aux époques les plus sombres, il y eut des hommes fidèles qui aimaient la Parole de Dieu et qui, jaloux de Sa gloire, reçurent de Son Auteur sagesse, puissance et autorité pour annoncer la vérité.

« Si quelqu'un veut leur faire du mal, du feu sort de leur bouche et dévore leurs ennemis; et si quelqu'un veut leur faire du mal, il faut qu'il soit tué de cette manière. » (
Apocalypse 11.5 ) Ce n'est jamais impunément qu'on foule aux pieds la Parole de Dieu. Le sens de cette terrible sentence est donné dans le dernier chapitre de l'Apocalypse : ' Je le déclare à quiconque entend les paroles de la prophétie de ce livre : Si quelqu'un y ajoute quelque chose, Dieu le frappera des fléaux décrits dans ce livre; et si quelqu'un retranche quelque chose des paroles du livre de cette prophétie, Dieu retranchera sa part de l'arbre de la vie et de la ville sainte, décrits dans ce livre. » ( Apocalypse 22.18, 19 )

Tels sont les avertissements que Dieu nous donne pour nous mettre en garde contre la tentation d'apporter la moindre altération à ce qu'il a révélé ou ordonné. Ces solennelles instructions s'appliquent à tous ceux dont l'influence pousse les hommes à faire peu de cas de la loi divine. Elles devraient faire trembler ceux qui traitent à la légère l'obéissance aux saints commandements de Dieu. Tous ceux qui mettent leurs opinions au-dessus de la révélation divine, qui altèrent le sens clair et évident des Écritures en vue de se procurer un avantage particulier ou afin de se conformer au monde, prennent sur eux une redoutable responsabilité. Le critère qui servira à éprouver tous les hommes, c'est la Parole écrite, la sainte loi de Dieu; tous ceux que ce code infaillible déclarera coupables seront condamnés.

« Quand ils auront achevé [ou seront sur le point d'achever ] (Trad. littérale. Voir Emphatic Diaglott.) leur témoignage, la bête qui monte de l'abîme leur fera la guerre, les vaincra et les tuera. »

La période pendant laquelle les deux témoins devaient rendre leur témoignage revêtus de sacs se termina en 1798. Vers la fin de leur ministère exercé dans l'ombre, la puissance représentée par la « bête qui monte de l'abîme » allait leur faire la guerre. Durant des siècles, les autorités civiles et ecclésiastiques de plusieurs États européens avaient été, par l'intermédiaire de la papauté, dirigées par Satan. Mais ici on assiste à une nouvelle manifestation de sa puissance.

Sous prétexte d'une grande vénération pour les saintes Écritures, la tactique constante de Rome avait été de les tenir scellées dans une langue inconnue, et de les mettre ainsi hors de la portée du peuple. Sous cette domination, les deux témoins avaient prophétisé vêtus de sacs. Mais un nouveau pouvoir -- la « bête qui monte de l'abîme » -- devait surgir et livrer une guerre ouverte à la Parole de Dieu.

« Et leurs cadavres seront sur la place de la grande ville, qui est appelée, dans un sens spirituel, Sodome et Égypte, là même où leur Seigneur a été crucifié. »

La « grande ville » dans les rues de laquelle les deux témoins sont tués, et où gisent leurs cadavres, « est appelée, dans un sens spirituel,... Égypte ». De toutes les nations dont l'Écriture nous rapporte l'histoire, c'est l'Égypte qui a le plus effrontément nié l'existence de Dieu et foulé aux pieds ses commandements. Aucun monarque ne s'était jamais révolté plus audacieusement contre l'autorité du ciel que le pharaon d'Égypte. Quand Moïse lui apporta un message de la part de Dieu, il lui répondit avec hauteur : « Qui est l'Éternel, pour que j'obéisse à sa voix, en laissant aller Israël? Je ne connais point l'Éternel, et je ne laisserai point aller Israël. » (
Exode 5.2 ) Tel est le langage de l'athéisme. Or, la nation représentée ici par l'Égypte devait également refuser de reconnaître les droits du Dieu vivant; elle devait faire preuve d'une incrédulité semblable, et défier de la même façon le Créateur des cieux et de la terre. La « grande ville » est aussi appelée, « dans un sens spirituel, Sodome ». La corruption de Sodome se manifestait plus spécialement par sa luxure. Ce péché devait également caractériser la nation qui allait accomplir cette prophétie.

Il ressort donc des paroles du prophète que, peu avant l'an 1798, un gouvernement sortant de « l'abîme » devait s'élever pour faire la guerre à la Parole de Dieu. Dans le pays où les deux témoins allaient être réduits au silence, on devait voir s'étaler l'athéisme de Pharaon et la luxure de Sodome.

Cette prophétie a reçu l'accomplissement le plus frappant dans l'histoire de la France. Au cours de la Révolution, en 1793, « le monde vit pour la première fois une assemblée d'hommes nés et élevés en pays civilisé, et s'arrogeant le droit de gouverner la nation la plus policée de l'Europe, s'unir pour renier unanimement la vérité la plus haute qui soit accessible à l'homme : la foi en la divinité et en son culte. » (Voir
Appendice a24) « La France est la seule nation du monde qui ait officiellement osé lever la main contre l'Auteur de l'univers. Il y a eu, et il y a encore, bon nombre de blasphémateurs et d'incrédules en Angleterre, en Allemagne, en Espagne et ailleurs; mais la France occupe une place à part dans les annales de l'humanité, étant le seul État qui, par une décision de son assemblée législative, ait déclaré l'inexistence de Dieu, et dont la vaste majorité de sa population, tant dans la capitale qu'en province, ait accueilli cette nouvelle par des danses et des chants de joie. » (Voir Appendice a24)

À la même époque, la France manifesta aussi le caractère de Sodome. Au cours de la Révolution, on put constater un état de corruption analogue à celui qui attira la colère de Dieu sur cette ville coupable de l'antiquité. L'histoire, comme la prophétie, établit un rapport entre l'athéisme et l'impudicité. « En relation intime avec les lois contre la religion se trouvait celle qui attaquait le mariage. L'engagement le plus sacré existant entre deux êtres humains, et dont la permanence est indispensable à la conservation de la société, était réduit à l'état de simple contrat civil de nature transitoire, et que deux personnes peuvent contracter et rompre à volonté.... Si des ennemis de la société s'étaient imposé la tâche de détruire tout ce qu'il y a de gracieux, de vénérable et de constant dans la vie domestique par un mal qui se perpétuât de génération en génération, ils n'auraient rien pu trouver de plus efficace que la dégradation du mariage.... Sophie Arnould, actrice célèbre par son esprit, appelait l'union libre « le sacrement de l'adultère. »

« Où leur Seigneur a été crucifié », dit la prophétie. Ce détail prophétique s'était également réalisé. Aucun pays -- au cours de son histoire -- n'avait manifesté autant d'inimitié que la France contre Jésus-Christ, contre Sa Parole et contre Ses vrais disciples. Par les persécutions qu'elle avait fait subir au cours des siècles aux confesseurs de l'Évangile, elle avait réellement « crucifié le Seigneur » dans la personne de Ses disciples.

Siècle après siècle, le sang des saints avait coulé à flots. Pendant que les Vaudois, dans les montagnes du Piémont, donnaient leur vie pour « la Parole de Dieu et le témoignage de Jésus », les Albigeois faisaient, en France, le même sacrifice et pour la même cause. Aux jours de la Réforme, les Huguenots avaient également versé leur sang pour conserver ce qu'il y a de plus cher au coeur humain : la conscience. Traités en parias, ils avaient vu leur tête mise à prix. Pourchassés comme des fauves, ils avaient subi la mort après d'affreuses tortures. Le roi et les nobles, des femmes de haute naissance et de délicates jeunes filles s'étaient rassasiés du spectacle de l'agonie des martyrs de Jésus.

Ceux de leurs descendants qui restaient encore en France au dix-huitième siècle se cachaient dans les montagnes du Midi, et là, sous le nom d'« Église du Désert », ils conservaient la foi de leurs pères. Quand ils osaient se réunir de nuit sur le flanc des montagnes ou dans les landes désertes, c'était au risque d'être traqués par les dragons du roi et condamnés à une vie d'esclavage sur les galères. Les hommes les plus purs, les plus nobles et les plus distingués de France vivaient dans les chaînes, ou exposés aux plus horribles tortures dans la promiscuité des bandits et des assassins. Plus humainement traités étaient ceux qui, sans armes et sans défense, tombant à genoux et se recommandant à Dieu, étaient fusillés de sang-froid. Des centaines de vieillards, de femmes inoffensives et d'enfants innocents, surpris en pleine assemblée, étaient laissés inanimés sur les lieux. En parcourant le versant des montagnes où ces infortunés chrétiens avaient coutume de se réunir, on voyait souvent, « tous les quatre pas, des corps morts qui jonchaient le chemin et des cadavres suspendus aux arbres ». Leur pays, dévasté par l'épée, la hache et le bûcher, fut transformé en un vaste et lugubre désert. « Ces atrocités se perpétraient non pas en un temps de ténèbres et d'ignorance, mais dans le siècle poli de Louis XIV, siècle où les arts et les sciences étaient cultivés, où les lettres florissaient et où les théologiens de la cour et de la capitale, savants et éloquents, se paraient des grâces de la douceur et de la charité. » (Voir
Appendice a25)

Mais le plus noir des forfaits, le plus atroce des crimes enregistrés par l'histoire, fut le massacre de la Saint-Barthélemy. Le monde frémit encore d'horreur au souvenir de ce lâche et cruel attentat. Sous la pression des dignitaires de l'Église, ce crime fut autorisé par le roi de France. Une cloche de l'église de Saint-Germains-l'Auxerrois, retentissant dans le silence de la nuit, donna le signal de la tuerie. Des milliers de protestants qui, comptant sur la parole d'honneur de leur roi, reposaient tranquillement dans leurs lits, furent assaillis dans leurs demeures et massacrés.

De même que le Christ avait été le Conducteur invisible de Son peuple lorsqu'il l'arracha à l'esclavage de l'Égypte, de même Satan fut le chef invisible de ses sujets dans cet horrible égorgement qui se poursuivit dans Paris sept jours durant, les trois premiers avec une indicible fureur. Mais cette oeuvre de mort ne se borna pas à la capitale : par ordre du roi, elle s'étendit à toutes les provinces et à toutes les villes où vivaient des protestants. On n'eut égard ni à l'âge ni au sexe. On n'épargna ni l'enfant à la mamelle, ni le vieillard aux cheveux blancs. Nobles et paysans, jeunes et vieux, mères et enfants, tous étaient également immolés. Le massacre dura deux mois entiers dans toutes les parties de la France. Soixante-dix mille âmes environ, la fleur de la nation, périrent.

« Quand la nouvelle de ce crime parvint à Rome, la joie du clergé ne connut pas de bornes. Le cardinal de Lorraine récompensa le messager d'un don de mille couronnes; le canon de Saint-Ange se fit entendre en signe de joyeux salut; les cloches de toutes les églises sonnèrent à toute volée; les feux de joie transformèrent la nuit en jour; et Grégoire XIII, accompagné des cardinaux et d'autres dignitaires ecclésiastiques, se rendit en procession à l'église de Saint-Louis, où le cardinal de Lorraine chanta le Te Deum.... Une médaille fut frappée pour commémorer l'événement. Le pape Grégoire envoya la Rose d'or à Charles IX et, quatre mois après,... il écoutait complaisamment le sermon d'un prêtre français célébrant ce jour de joie et d'allégresse où le Saint-Père reçut l'heureuse nouvelle, et alla solennellement en rendre grâces à Dieu et à Saint Louis. » (Voir
Appendice a26) On peut encore voir au Vatican les trois fresques de Vasari représentant le meurtre de Coligny, le roi décidant le massacre en conseil, et le massacre lui-même.

L'esprit infernal qui poussa à la Saint-Barthélemy présida aussi aux scènes de la Révolution. Jésus-Christ y fut déclaré un imposteur, et le cri de ralliement des incrédules qui le désignaient était : « Écrasons l'infâme » (Voir
Appendice a27) Le blasphème et la luxure marchaient de pair; des hommes abjects, des monstres de cruauté et de vice étaient comblés d'honneur : hommage suprême rendu à Satan, tandis que Jésus-Christ, la personnification de la vérité, de la pureté et de l'amour désintéressé, était crucifié à nouveau.

« La bête qui monte de l'abîme leur fera la guerre; elle les vaincra et les tuera. »

Comme on vient de le voir, la puissance athée qui gouverna la France sous la Révolution et le règne de la Terreur livra en effet à Dieu et à Sa Parole une guerre sans précédent dans l'histoire. L'Assemblée nationale abolit le culte de la divinité. Les exemplaires de la sainte Écriture furent ramassés et brûlés publiquement avec toutes les marques du mépris. La loi de Dieu était foulée aux pieds. La célébration publique du culte chrétien, du baptême et de la cène fut interdite; le repos hebdomadaire fut supprimé et remplacé par le décadi. Des inscriptions placées bien en vue sur les cimetières déclaraient que la mort est un sommeil éternel.

On affirmait que, loin d'être « le commencement de la sagesse », la crainte de Dieu était le commencement de la folie. Tout culte religieux, sauf celui de la liberté et de la patrie, fut prohibé. « L'évêque constitutionnel de Paris eut le principal rôle dans une comédie impudente et scandaleuse qui fut jouée en présence de l'Assemblée nationale.... Il vint, recouvert de ses ornements sacerdotaux, pour déclarer à la barre de la Convention que la religion qu'il avait enseignée tant d'années avait été inventée de toutes pièces par les prêtres et qu'elle n'avait aucun fondement ni dans l'histoire ni dans la vérité sacrée. Dans les termes les plus solennels et les plus explicites, il nia l'existence de la divinité dont il avait été le prêtre, annonçant qu'il allait désormais dédier sa vie au culte de la liberté, de l'égalité, de la vertu et de la morale. Il déposa alors devant l'Assemblée ses insignes épiscopaux et reçut du président de la Convention l'accolade fraternelle. Plusieurs prêtres apostats suivirent l'exemple de ce prélat. » (Voir
Appendice a28)

« Et à cause d'eux les habitants de la terre se réjouiront et seront dans l'allégresse, et ils s'enverront des présents les uns aux autres, parce que ces deux prophètes ont tourmenté les habitants de la terre. » La France avait réduit au silence la voix de ces deux témoins. La Parole de vérité, étendue comme un cadavre dans ses rues, mettait dans la joie ceux qui haïssaient les restrictions et les exigences de la loi divine. On outrageait publiquement le Dieu du ciel.

Comme certains pécheurs d'autrefois, on s'écriait : « Comment Dieu saurait-il, comment le Très-Haut connaîtrait- il? » (
Psaumes 73.11)

Avec une hardiesse dans le blasphème depassant presque toute conception, un prêtre du nouvel ordre s'écriait : « Dieu, si tu existes, venge les injures faites à ton nom. Je te défie!... Tu gardes le silence.... Tu n'oses pas lancer les éclats de ton tonnerre!... Qui, après ceci, croira encore à ton existence? » (Lacretelle, Histoire, vol. XVI, p. 309. Cité dans Alison's History of Europe, vol.I, chap. X..) Écho frappant des paroles de Pharaon : « Qui est l'Éternel pour que j'obéisse à sa voix? Je ne connais pas l'Éternel! »

« L'insensé dit en son coeur : Il n'y a point de Dieu. » (
Psaumes 14.1 ) De ceux qui pervertissent la vérité, il est dit : « Leur folie sera manifeste pour tous » ( 2 Thimothée 3.9 ) Quand la foule eut répudié le culte du Dieu vivant, de celui « dont la demeure est éternelle », elle ne tarda pas à glisser dans une idolâtrie dégradante. En la personne d'une comédienne, le culte de la Raison fut inauguré sous les auspices de l'Assemblée nationale et des autorités civiles et législatives.

« Les portes de la Convention s'ouvrirent toutes grandes pour livrer passage à une bande de musiciens, à la suite de laquelle les membres du Conseil municipal entrèrent en procession solennelle, chantant un hymne à la liberté et escortant, comme objet de leur culte futur, une femme voilée dénommée la déesse Raison. Dès qu'elle se trouva dans l'enceinte, on la dépouilla solennellement de son voile, et elle prit place à la droite du président. On reconnut alors une actrice de l'Opéra. C'est à cette femme, considérée comme le meilleur emblème de la raison, qu'allèrent les hommages publics de la Convention nationale.

» Cette cérémonie impie et ridicule eut une certaine vogue; l'instauration de la déesse Raison fut renouvelée et imitée dans toutes les parties de la France où l'on voulut se montrer à la hauteur de la Révolution. » (Voir
Appendice a29)
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23 septembre 2005 5 23 /09 /septembre /2005 00:00

Progrès de la Réforme en Angleterre


Pendant que Luther présentait au peuple allemand le volume ouvert des saintes Ecritures, Tyndale, poussé par l’Esprit de Dieu, en faisait autant en Angleterre. La traduction de Wiclef, faite sur le texte fautif de la Vulgate, n’avait jamais été imprimée, et le prix des copies manuscrites était tellement élevé que seuls les riches et les nobles pouvaient se les procurer. D’ailleurs, strictement proscrite par l’Eglise, elle avait été peu diffusée. En 1516, un an avant l’apparition des thèses de Luther, Erasme éditait sa version grecque et latine du Nouveau Testament. C’était la première fois que la Parole de Dieu était imprimée dans la langue originale. Dans ce travail, un bon nombre d’erreurs des anciennes versions étaient corrigées, et le sens du texte était plus clairement rendu. Cette édition amena les gens cultivés à une meilleure compréhension de la vérité, et donna une nouvelle impulsion à la Réforme. Mais le peuple était encore en grande partie privé de la Parole de Dieu. En la lui donnant, Tyndale devait achever l’œuvre de Wiclef.
Ce savant docteur, ardent chercheur de la vérité, avait reçu l’Evangile par le moyen du Nouveau Testament d’Erasme. Prêchant hardiment ses convictions, il déclarait que toute doctrine doit être éprouvée par les Ecritures. A l’affirmation papiste que l’Eglise a donné la Bible, et a seule le droit de l’interpréter, Tyndale répliquait : « Savez-vous qui a enseigné à l’aigle à trouver sa proie ? Eh bien, ce même Dieu apprend à ses enfants à trouver leur Père dans sa Parole. Loin de nous avoir donné les Ecritures, c’est vous qui nous les cachez ; c’est vous qui brûlez ceux qui les enseignent, et qui, si vous le pouviez, jetteriez au feu le Saint Livre lui-même. »
La prédication de Tyndale soulevait un grand intérêt, et beaucoup de gens appréciaient la vérité. Mais les prêtres étaient sur le qui-vive ; le prédicateur n’avait pas plus tôt quitté une localité qu’ils s’efforçaient, par leurs menaces et leurs calomnies, de démolir son œuvre. Ils n’y réussirent que trop souvent. « Que faire ? s’écriait-il. Pendant que je sème en un lieu, l’ennemi ravage le champ que je viens de quitter. Je ne puis être partout à la fois. Oh ! si les chrétiens avaient en leur langue la sainte Ecriture, ils pourraient eux-mêmes résister aux sophistes. Sans la Bible il est impossible d’affermir les laïques dans la vérité. »
Ses préoccupations se portèrent dès lors sur ce dernier objet. « C’est dans la langue même d’Israël, se dit-il, que les Psaumes retentissaient dans le temple de Jéhovah ; et l’Evangile ne parlerait pas parmi nous la langue de l’Angleterre ?… L’Eglise aurait-elle moins de lumière en plein midi qu’à l’heure de son aurore ?... Il faut que les chrétiens lisent le Nouveau Testament dans leur langue maternelle. » Les docteurs et les prédicateurs de l’Eglise ne s’entendaient pas entre eux ; il fallait donc chercher la vérité dans la Parole de Dieu elle-même. Tyndale ajoutait : « Vous suivez les uns Duns Scot ; les autres, Thomas d’Aquin ; et tant d’autres encore. … Or, chacun de ces auteurs contredit l’autre ! Comment donc discerner celui qui dit faux de celui qui dit vrai ? … Comment ? Par la Parole de Dieu. »
Peu après, au cours d’une dispute avec lui, un savant docteur catholique s’écriait : « Mieux vaut être sans les lois de Dieu que sans celles du pape. » A quoi Tyndale répliqua : « Je brave le pape et toutes ses lois, et si Dieu m’accorde la vie, je veux qu’avant peu un valet de ferme qui conduit sa charrue ait des Ecritures une meilleure connaissance que vous. » (Anderson, Annals of the English Bible, p. 39.)
Déterminé plus que jamais à donner le Nouveau Testament à son peuple dans la langue du pays, il se mit aussitôt à la tâche. Chassé de chez lui par la persécution, il se rendit à Londres où il put se livrer quelque temps à son travail sans empêchement. Mais la violence des papistes l’obligea de nouveau à prendre la fuite. Toute l’Angleterre lui paraissant fermée, il résolut d’aller demander l’hospitalité à l’Allemagne, et c’est dans ce pays qu’il commença l’impression de son Nouveau Testament. Quand on lui défendait d’imprimer dans une ville, il partait dans une autre. Deux fois, le travail dut être interrompu. Il se rendit enfin à Worms, où, quelques années auparavant, Luther avait plaidé la cause de la vérité devant la diète. Dans cette ville ancienne, où résidaient beaucoup d’amis de la Réforme, Tyndale acheva son travail sans nouvelle interruption. Trois mille exemplaires du Nouveau Testament furent bientôt imprimés, suivis d’une seconde édition, la même année.
Malgré la grande vigilance exercée par les autorités dans tous les ports d’Angleterre, la Parole de Dieu pénétrait dans Londres par différentes voies, et de là se répandait dans tout le pays. Les ennemis de la vérité cherchèrent en vain à la supprimer. Un jour l’évêque de Durham acheta à un libraire, ami de Tyndale, tout son stock de Bibles et le livra aux flammes, espérant ainsi entraver la diffusion du saint Livre. Ce fut le contraire qui arriva. Avec l’argent de l’évêque, on put imprimer une nouvelle édition, meilleure que la précédente. Lorsque, plus tard, Tyndale fut incarcéré, et qu’on lui offrit la liberté à condition de révéler le nom des personnes qui avaient contribué par leurs dons à l’impression des Bibles, il répondit que l’évêque de Durham avait été son plus fort souscripteur ; en achetant à un bon prix tout le stock en magasin, il lui avait donné les moyens d’aller courageusement de l’avant.
Livré, par trahison, entre les mains de ses ennemis, Tyndale passa plusieurs mois en prison et finit par sceller son témoignage de son sang ; mais les armes qu’il avait préparées donnèrent à d’autres soldats la possibilité de lutter avec succès jusqu’à nos jours.
Latimer soutenait du haut de la chaire qu’il faut lire la Bible dans la langue du peuple. L’Auteur des saintes Ecritures, disait-il, « c’est Dieu lui-même », et l’Ecriture participe de la puissance de son Auteur. « Il n’y a ni roi, ni empereur, ni magistrat qui ne soit tenu de lui rendre obéissance. … Ne prenons pas de chemin de traverse ; que la Parole de Dieu nous conduise. Ne suivons pas la voie de nos pères, et ne nous informons pas de ce qu’ils ont fait, mais de ce qu’ils auraient dû faire. » (Latimer, First Sermon preached before King Edward VI - Ed. Parker Soc.)
Deux fidèles amis de Tyndale, Barnes et Frith, se mirent à défendre la vérité. Les deux RidLey et Cranmer suivirent. Ces chefs de la Réforme anglaise étaient des savants, et la plupart d’entre eux avaient été hautement estimés dans la communion romaine à cause de leur zèle et de leur piété. Leur opposition à la papauté venait de ce qu’ils avaient remarqué les erreurs du Saint-Siège. Leur connaissance des mystères de Babylone ajoutait à la puissance de leur témoignage contre elle.
« Je vous poserai maintenant une étrange question, disait Latimer. Savez-vous quel est le plus zélé de tous les prélats de l’Angleterre ? … Je vois que vous vous attendez que je vous le nomme. … Eh bien ! je vous le dirai. … C’est le diable. Cet évêque-la, je vous l’assure, n’est jamais absent de son diocèse, et à quelque heure que vous vous approchiez de lui, vous le trouvez à l’œuvre. … Partout où il réside, les mots d’ordre sont : ,,A bas les Bibles et vivent les chapelets ! A bas la lumière de l’Evangile, et vive la lumière des cierges, fût-ce en plein midi ! A bas la croix de Jésus-Christ qui ôte les péchés du monde, et vive le purgatoire qui vide les poches des dévôts ! A bas les vêtements donnés aux pauvres et aux impotents, et vivent les ornements d’or et de pierres précieuses prodigués à des morceaux de bois et de pierre ! A bas les traditions de Dieu, c’est-à-dire sa très sainte Parole, et vivent les traditions et les lois humaines !" Oh ! si seulement nos prélats voulaient s’employer aussi activement à jeter la bonne semence de la saine doctrine, que Satan à semer la nielle et l’ivraie ! » (Latimer, Sermon of the Plough.)
Le grand principe revendiqué par ces réformateurs — celui que soutenaient les Vaudois, Wiclef, Jean Hus, Luther, Zwingle et leurs collaborateurs — c’est l’autorité infaillible des saintes Ecritures en matière de foi et de morale. Ils déniaient aux papes, aux conciles et aux rois le droit de dominer sur les consciences en matière religieuse. Les Ecritures étaient leur autorité, et c’est par elles qu’ils éprouvaient toutes les doctrines et toutes les prétentions. C’est la foi en Dieu et en sa Parole qui soutenait ces saints hommes quand ils étaient appelés à monter sur le bûcher. « Ayez bon courage », disait Latimer à ceux qui subissaient le martyre avec lui, alors que leur voix était près de s’éteindre ; « par la grâce de Dieu, nous allumerons aujourd’hui en Angleterre un flambeau qui, j’en ai la certitude, ne sera jamais éteint. » (Works of Hugh Latimer, vol. I, p. 13.)
En Ecosse, la semence jetée par Colomban et ses collaborateurs n’avait jamais entièrement disparu. Des siècles après que les églises d’Angleterre eurent fait leur soumission à Rome, celles d’Ecosse conservaient leurs libertés. Au douzième siècle, toutefois, le papisme s’établit dans ce pays et y exerça une autorité plus absolue qu’en aucun autre. Nulle part les ténèbres ne furent plus denses. Néanmoins, au sein de ces ténèbres, quelques rayons de lumière brillaient, qui annonçaient l’aurore. Les Lollards, venus d’Angleterre avec les saintes Ecritures et les enseignements de Wiclef, firent beaucoup pour conserver la connaissance de l’Evangile dans ce pays où chaque siècle eut ses témoins et ses martyrs.
A l’aube de la Réforme, les écrits de Luther et la traduction anglaise du Nouveau Testament de Tyndale pénétrèrent en Ecosse. Inaperçus par la hiérarchie, parcourant silencieusement monts et vaux, ces messagers rallumèrent dans cette région le flambeau de la vérité sur le point de s’éteindre, et démolirent ce qu’avaient accompli quatre siècles d’oppression romaine.
Puis le sang des martyrs donna au mouvement un nouvel essor. Les chefs papistes, s’apercevant soudain du danger qui menaçait leur cause, firent monter sur le bûcher quelques-uns des plus nobles et des plus respectés fils de l’Ecosse. Ils ne parvinrent ainsi qu’à ériger une chaire du haut de laquelle la voix de ces martyrs fut entendue de tout le pays et inspira au peuple la détermination de secouer les chaînes de Rome.
Hamilton et Wishart, aussi distingués par leur caractère que par leur naissance, terminèrent leur vie sur le bûcher, suivis d’une foule de disciples de plus humble origine. Mais du lieu où périt Wishart sortit un homme que les flammes ne purent réduire au silence, un homme qui, entre les mains de Dieu, devait porter le coup de grâce à la domination du pape en Ecosse.
John Knox — tel était son nom — se détourna des traditions et du mysticisme de l’Eglise pour se nourrir de la Parole de Dieu. Les enseignements de Wishart le confirmèrent dans sa détermination de répudier Rome pour se joindre aux réformés persécutés. Pressé par ses compagnons de prendre les fonctions de prédicateur, il reculait en tremblant devant une telle responsabilité et ne l’assuma qu’après des jours de retraite et de rudes combats intérieurs. Mais, dès lors, il alla de l’avant avec une détermination et un courage qui ne se démentirent pas un seul instant jusqu’à sa mort. Ce courageux réformateur ne craignait pas d’affronter les hommes. Les feux du martyre qu’il voyait flamber tout autour de lui ne faisaient qu’enflammer son zèle. Indifférent à la hache du tyran constamment levée au-dessus de sa tête, il n’en frappait pas moins à droite et à gauche des coups, redoublés contre les murailles de l’idolâtrie.
Appelé devant la reine d’Ecosse, en présence de laquelle le zèle de plusieurs chefs de la Réforme avait fléchi, John Knox rendit un témoignage inflexible à la vérité. Inaccessible aux flatteries, il ne se laissa pas intimider par les menaces. La reine l’accusa d’hérésie. Il avait, disait-elle, engagé le peuple à recevoir une religion prohibée par l’Etat et avait ainsi transgressé le commandement de Dieu enjoignant aux sujets d’obéir à leurs princes. Knox lui répondit fermement :
« La vraie religion ne doit pas sa puissance originelle et son autorité aux princes temporels, mais seulement au Dieu éternel ; par conséquent, les sujets ne sont pas tenus de conformer leur religion aux caprices des princes. Car il arrive souvent que ceux-ci soient plus ignorants de la vraie religion de Dieu que le reste du monde. … Si tous les fils d’Abraham avaient embrassé la religion de Pharaon dont ils étaient sujets, je vous le demande, Madame, quelle eût été la religion du monde ? Ou encore si, aux jours des apôtres, tous les hommes eussent été de la religion des empereurs romains, quelle religion eût régné sur la face de la terre ?… Vous le voyez donc, Madame, si les sujets doivent obéissance à leurs princes, ils ne sont cependant pas tenus de pratiquer leur religion. »
« Vous interprétez les Ecritures d’une façon, dit la reine, et les docteurs catholiques les interprètent d’une autre ; qui faut-il croire, et qui sera juge ? »
« Il faut croire Dieu qui nous parle clairement dans sa Parole, répondit le réformateur. Au-delà de ce qui est écrit, il ne faut croire ni les uns ni les autres. La Parole de Dieu s’explique elle-même ; et s’il semble y avoir quelque obscurité dans un passage, le Saint-Esprit, qui n’est jamais en contradiction avec lui-même, s’exprime plus clairement dans un autre, de telle sorte que le doute ne subsiste que pour ceux qui veulent obstinément demeurer dans l’ignorance. » (Laing, Works of John Knox, vol. II, p. 281, 284.)
Telles étaient les vérités qu’au péril de sa vie l’intrépide réformateur faisait entendre à la reine. Avec ce courage indomptable, puisé dans la prière, il poursuivit les batailles de l’Eternel jusqu’à ce que l’Ecosse eût brisé le joug de la papauté.
L’établissement du protestantisme comme religion nationale en Angleterre atténua la persécution sans toutefois l’abolir entièrement. Le peuple avait renoncé à plusieurs des doctrines de Rome, mais il conservait encore nombre de ses cérémonies. La suprématie du pape avait été remplacée par celle du roi. Dans le culte, on était encore bien éloigné de la pureté et de la simplicité évangéliques. Le grand principe de la liberté religieuse était méconnu. Les souverains protestants eurent rarement recours aux atrocités exercées par Rome contre l’hérésie ; toutefois, ils ne reconnaissaient pas à chacun le droit de servir Dieu selon sa conscience. Il fallait accepter les enseignements et suivre la forme de culte de l’Eglise établie ; aussi, des siècles durant, les dissidents furent-ils plus ou moins cruellement traités.
Au dix-septième siècle, il était interdit au peuple, sous peine de fortes amendes, de prison ou de bannissement, d’assister aux assemblées non autorisées par l’Eglise. Des milliers de pasteurs furent arrachés à leurs troupeaux. Les âmes fidèles, ne pouvant renoncer à adorer Dieu à leur manière, se retrouvaient dans d’étroites allées, dans de sombres greniers, et, à certaines saisons de l’année, au milieu des bois et à minuit. C’est dans les profondeurs protectrices des temples de la nature que ces enfants de Dieu se réunissaient pour faire monter au ciel leurs louanges et leurs prières. Mais, en dépit de toutes leurs précautions, une foule d’entre eux furent appelés à souffrir pour leur foi. Les prisons regorgeaient. Des familles étaient disloquées ou s’expatriaient. Mais Dieu était avec ses enfants, et la persécution ne parvenait pas à réduire leur témoignage au silence. D’ailleurs, un grand nombre d’entre eux, contraints de traverser les mers, se rendirent en Amérique où ils jetèrent les bases d’une république fondée sur le double principe de la liberté civile et religieuse, qui a fait la sécurité et la gloire des Etats-Unis.
On vit alors, comme aux jours des apôtres, la persécution contribuer aux progrès de l’Evangile. John Bunyan, jeté dans une infecte prison, au milieu de débauchés et de voleurs, y respirait néanmoins l’atmosphère même du ciel, et écrivit là sa merveilleuse allégorie du voyage du chrétien allant du pays de la perdition à la cité céleste. Depuis plus de deux siècles, cette voix sortie de la prison de Bedford ne cesse de remuer les cœurs. Les ouvrages de Bunyan, le Voyage du chrétien et Grâce abondante, ont amené un grand nombre d’âmes sur le sentier de la vie.
Baxter, Flavel, Aleine et d’autres hommes doués, cultivés, et d’une vie chrétienne austère, se levèrent à leur tour pour défendre vaillamment « la foi qui a été transmise aux saints une fois pour toutes ». L’œuvre accomplie par ces hommes proscrits par les autorités civiles est impérissable. La Source de la Vie et la Méthode de la Grâce, de Flavel, ont montré à des milliers d’âmes comment on se donne à Jésus. Le Pasteur chrétien, de Baxter, a été en bénédiction à ceux qui désiraient un réveil de l’œuvre de Dieu, et son Repos éternel des saints a fait connaître à de nombreux lecteurs « le repos qui reste pour le peuple de Dieu ».
Un siècle plus tard, en un temps de grandes ténèbres spirituelles, parurent de nouveaux porte-lumière ; c’étaient Whitefield et les deux Wesley. Sous la domination de l’Eglise établie, l’Angleterre avait subi un déclin religieux qui l’avait ramenée à un état voisin du paganisme. La religion naturelle constituait l’étude favorite du clergé et renfermait presque toute sa théologie. Les classes supérieures se moquaient de la piété et se flattaient d’être au-dessus de ce qu’elles appelaient du fanatisme. Les classes inférieures étaient plongées dans l’ignorance et le vice, et l’Eglise n’avait ni le courage ni la foi nécessaires pour soutenir la cause chancelante de la vérité.
La grande doctrine de la justification par la foi, si bien mise en relief par Luther, était tombée dans l’oubli ; elle avait cédé le pas à la doctrine romaine du salut par les bonnes œuvres. Whitefield et les Wesley, membres de l’Eglise établie et honnêtes chercheurs de la grâce de Dieu, avaient appris à la trouver dans une vie vertueuse et dans l’observation des rites de la religion.
Un jour où Charles Wesley, gravement malade, attendait sa fin, on lui demanda sur quoi reposait son espérance de vie éternelle. « J’ai servi Dieu au mieux de mes connaissances », répondit-il. L’ami qui lui avait posé cette question ne paraissant pas entièrement satisfait de la réponse, Wesley se dit : « Quoi ! mes efforts ne seraient pas une base sufisante ? Voudrait-il me priver de mes mérites ? Je n’ai pas autre chose sur quoi me reposer. » (John Whitehead, Life of the Rev. Charles Wesley, p. 102 - 2e éd. améric. 1845.) Telles étaient les ténèbres qui avaient envahi l’Eglise, voilant le dogme de l’expiation, ravissant au Christ sa gloire et détournant l’attention des hommes de leur unique espérance de salut : le sang du Rédempteur crucifié.
Wesley et ses collaborateurs furent amenés à comprendre que la vraie religion a son siège dans le cœur, et que la loi de Dieu embrasse non seulement les paroles et les actions, mais aussi les pensées. La sainteté intérieure ne leur parut pas moins nécessaire que la correction extérieure, et ils voulurent vivre une vie nouvelle. Par la prière et la vigilance, ils s’efforçaient de combattre les inclinations du cœur naturel. Pratiquant le renoncement, la charité, l’humilité, ils observaient rigoureusement tout ce qui leur paraissait susceptible de les aider à atteindre leur but, à savoir : un état de sainteté qui assure la faveur de Dieu. Mais ils n’y parvenaient pas. Leurs efforts ne les délivraient ni du poids terrible du péché, ni de sa puissance. Ils passaient par l’expérience qui avait été celle de Luther dans sa cellule d’Erfurt, obsédés par la question même qui avait fait son supplice : « Comment l’homme serait-il juste devant Dieu ? » (Job 9 : 2.)
La flamme de la vérité divine qui s’était presque éteinte sur les autels du protestantisme devait être ranimée par l’ancien flambeau que les chrétiens de Bohême s’étaient transmis d’une génération à l’autre. Après la Réforme, le protestantisme de Bohême avait été f.oulé aux pieds par les sicaires de Rome. Tous ceux qui n’avaient pas voulu renoncer à la vérité avaient dû s’expatrier. Quelques-uns d’entre eux, ayant trouvé un refuge en Saxe, y avaient conservé leur foi. Ce furent leurs descendants, les Moraves, qui communiquèrent la lumière à Wesley et à ses associés. Voici dans quelles circonstances.
Après avoir été consacrés au saint ministère, Jean et Charles Wesley furent envoyés en mission en Amérique. A bord de leur vaisseau se trouvait un groupe de Moraves. De violentes tempétes éclatèrent au cours de cette traversée. Mis en présence de la mort, Jean Wesley gémissait de ne pas être en paix avec Dieu, tandis que les Saxons, au contraire, manifestaient une assurance et une sérénité auxquelles le jeune clergyman était étranger.
« Depuis longtemps, écrivait-il plus tard, j’avais observé le grand sérieux de leur maintien. Ils avaient donné des preuves constantes de leur humilité en rendant aux autres passagers des services auxquels les Anglais n’eussent pas voulu s’abaisser, et pour lesquels ils ne désiraient ni n’acceptaient aucune rémunération. ,,Il est bon, disaient-ils, que notre cœur orgueilleux soit soumis à de telles humiliations, car notre bon Sauveur a fait bien davantage pour nous." Chaque jour ils avaient manifesté une douceur à toute épreuve. Etaient-ils heurtés, frappés ou jetés à terre, ils se relevaient tranquillement, sans faire entendre la moindre plainte.
« Ils eurent bientôt l’occasion de prouver qu’ils étaient libres de la crainte comme ils l’étaient de l’orgueil, de la colère et de la rancune. … Un jour, pendant un de leurs services religieux, la tempête se déchaîna avec violence ; les vagues, se précipitant sur le navire, l’inondèrent et mirent en pièces la grande voile. Un cri de détresse s’échappa de bien des poitrines. Les Moraves seuls ne parurent pas émus ; ils n’interrompirent pas même le chant du Psaume qu’ils avaient commencé. Je demandai plus tard à l’un d’eux : ,,N’étiez-vous donc pas effrayés ?" Il me répondit : ,,Grâce à Dieu, non." — ,,Mais vos femmes et vos enfants n’avaient-ils pas peur ?" ,,Non, reprit-il simplement ; nos femmes et nos enfants n’ont pas peur de mourir." » (M. Lelièvre, John Wesley – 4e éd.- p. 72, 73.)
Arrivé à Savannah, Jean Wesley, lors d’un court séjour au milieu des Moraves, fut vivement impressionné par leur vie chrétienne. Il exprime en ces termes le contraste frappant d’un de leurs cultes avec le vain formalisme des églises d’Angleterre : « La grande simplicité et la solennité de cette scène me transportèrent dix-sept siècles en arrière, au milieu d’une des assemblées présidées par Paul, le faiseur de tentes, ou Pierre, le pêcheur : assemblée sans apparat, mais animée par une démonstration d’esprit et de puissance. » (Id., p. 75.)
De retour en Angleterre, Wesley parvint, sous la direction d’un prédicateur morave, à une claire intelligence de la foi qui sauve. Il comprit que, pour obtenir le salut, il faut renoncer à ses propres œuvres et s’en remettre entièrement à « l’agneau de Dieu qui ôte le péché du monde. » Lors d’une réunion de la société morave de Londres, on lut une page de Luther sur le changement que l’Esprit de Dieu opère dans le cœur du croyant. Cette lecture engendra la foi dans le cœur de Wesley. « Je sentis, dit-il, que mon cœur se réchauffait étrangement. J’eus la sensation que je me confiais en Jésus, en Jésus seul pour mon salut ; et je reçus l’assurance qu’il m’avait enlevé mes péchés, oui, les miens, et qu’il me sauvait de la loi du péché et de la mort. » (Id., p. 87.)
Il venait de passer de longues et mornes années de luttes, de privations volontaires et de remords dans le seul dessein de trouver la paix de Dieu ; et maintenant, il l’avait trouvée ; il venait de découvrir que cette grâce, qu’il avait en vain demandée aux prières, aux aumônes et aux actes d’abnégation, est un pur don accordé « sans argent et sans aucun prix » !
Quand il fut affermi dans la foi en Jésus-Christ, Wesley conçut l’ardent désir de répandre en tous lieux le glorieux Evangile de la grâce gratuite de Dieu. « Je considère le monde entier comme ma paroisse, par quoi je veux dire que partout où je me trouve, je considère que j’ai le droit et le devoir strict d’annoncer la bonne nouvelle du salut à tous ceux qui veulent m’entendre. » (Id., p. 118.)
Il persévéra dans sa vie de frugalité et de renoncement, où il ne voyait plus la condition, mais la conséquence de sa foi ; non la racine, mais le fruit de la sainteté. La grâce de Dieu en Jesus-Christ est le fondement des espérances du chrétien, et cette grâce se manifeste par l’obéissance. Wesley consacra sa vie à la proclamation des grandes vérités qu’il avait reçues : la justification par la foi au sang expiatoire du Sauveur et la puissance régénératrice du Saint-Esprit dans le cœur, vérités dont le fruit est une vie conforme à celle de Jésus.
Whitefield et les deux Wesley avaient été préparés en vue de leur mission par le sentiment vif et prolongé de leur état de perdition ; en outre, afin de pouvoir tout endurer comme de bons soldats du Christ, ils durent passer par la fournaise du mépris et de la persécution, et cela tant à l’université qu’apres leur entrée dans le ministère. Par dérision, leurs condisciples impies leur donnèrent, à eux et à leurs amis, le nom de « méthodistes », dont s’honore aujourd’hui l’une des plus puissantes Eglises d’Angleterre et d’Amérique.
En leur qualité de membres de l’Eglise anglicane, ils étaient fortement attachés aux formes de son culte ; mais le Seigneur leur présenta dans sa Parole un idéal plus élevé. Le Saint-Esprit les poussa à prêcher Jésus et Jésus-Christ crucifié ; aussi la puissance divine se manifesta-t-elle dans leurs travaux. Des milliers de personnes, convaincues de péché, passèrent par une conversion réelle. Et comme il fallait que ces brebis fussent protégées des loups ravisseurs, et qu’il n’entrait pas dans l’intention de Wesley de former une Eglise nouvelle, il organisa ses convertis en ce qu’il appela la Branche méthodiste.
Une dure et mystérieuse opposition du côté de l’Eglise établie attendait ces prédicateurs. Mais Dieu, dans sa sagesse, veilla à ce que la Réforme commençât au sein même de l’Eglise. Si elle était venue du dehors, elle n’eût pu pénétrer là où elle était surtout nécessaire. Comme les prédicateurs du réveil étaient eux-mêmes membres de l’Eglise, et prêchaient sous son égide partout où ils en trouvaient l’occasion, la vérité se faisait jour dans des milieux qui leur fussent autrement restés fermés. Ainsi, certains membres du clergé se réveillerent de leur torpeur, et devinrent de zélés pasteurs de leurs paroisses. Des églises jusque-là pétrifiées par le formalisme renaquirent à une vie nouvelle.
Au temps de Wesley, comme dans tous les siècles, on vit l’œuvre de Dieu s’accomplir par des hommes qui avaient reçu des dons différents. Ils n’étaient pas d’accord sur tous les points de doctrine, mais, comme ils étaient tous animés de l’Esprit de Dieu, ils se laissèrent absorber par un seul et même objectif ; gagner des âmes au Sauveur. Des divergences d’opinion faillirent un moment provoquer une rupture entre Whitefield et les Wesley ; mais comme ils avaient acquis à l’école du Seigneur un esprit d’humilité et de conciliation, la charité triompha. Ils comprirent qu’ils n’avaient pas de temps à perdre en controverses, alors que l’erreur et l’iniquité débordaient et que, de toutes parts, les pécheurs allaient à la ruine.
Le chemin de ces serviteurs de Dieu était raboteux. Des hommes influents et instruits s’opposaient à eux avec acharnement. Bientôt, quelques membres du clergé leur manifestèrent une hostilité ouverte, et les portes de l’Eglise se fermèrent au réveil et à ses adeptes. En les dénonçant du haut de la chaire, le clergé déchaîna contre eux des gens ignorants et pervers. Jean Wesley n’échappa à la mort que grâce à des miracles répétés. Plusieurs fois, au milieu d’une populace furieuse, alors que toute fuite semblait impossible, un ange, sous une forme humaine, écarta la foule et conduisit le serviteur de Dieu en lieu sûr.
Voici comment Wesley raconte la manière dont il fut arraché à une meute de forcenés qui le poursuivaient : « Plusieurs tentèrent de me précipiter sur le raidillon d’une colline, en se disant sans doute que, si j’étais jeté à terre, il y avait peu de chance que je me relevasse. Mais je ne fis ni un faux pas, ni la moindre glissade, jusqu’à ce que je me trouvasse hors de leur atteinte. … Quelques-uns voulurent en vain me saisir par le col ou par mes vêtements pour me jeter à terre, un homme seulement arriva à s’emparer du pan de mon habit, qui ne tarda pas à lui rester dans la main, tandis que l’autre pan, dans lequel se trouvait un billet de banque, ne fut qu’à moitié déchiré. … Un robuste garnement qui se trouvait derrière moi brandit à plusieurs reprises un fort gourdin de chêne au-dessus de ma tête ; s’il m’en avait asséné un seul coup, c’en eût été fait de moi. Mais chaque fois, comme je ne pouvais aller ni à droite ni à gauche, le coup était mystérieusement détourné. … Un autre fendit la foule, le poing levé sur moi ; mais il le laissa retomber, me caressa la tête et se contenta de dire : ,,Comme il a les cheveux fins !" »
Wesley ajoute : « Les premiers dont les cœurs furent touchés étaient les bandits de la ville, toujours prêts à faire un mauvais coup ; l’un d’eux avait été boxeur de profession dans les jardins-brasseries. … Avec quelle tendre sollicitude le Seigneur nous prépare insensiblement à faire sa volonté ! Il y a deux ans, un morceau de brique effleura mon épaule. L’année suivante, une pierre me frappa entre les yeux. Le mois dernier, j’ai reçu un coup, et deux ce soir : un avant d’entrer en ville et l’autre après en être sorti ; mais je n’ai ressenti ni l’un ni l’autre. Le premier agresseur m’a frappé de toutes ses forces en pleine poitrine ; l’autre sur la bouche, avec tant de violence que le sang a jailli ; néanmoins, ces coups ne m’ont pas fait plus mal que si j’avais été touché avec une paille. » (Wesley’s Works, vol. III, p.297, 298.)
Les méthodistes de ce temps-là — prédicateurs et fidèles — étaient en butte à la moquerie et à la persécution aussi bien de la part des membres de l’Eglise établie que de celle des incrédules poussés par la calomnie. Souvent brutalisés, ils étaient traînés devant les tribunaux, où la justice, rare à cette époque, n’existait que de nom. La populace allait de maison en maison, saccageant tout, s’emparant de ce qui lui convenait, et maltraitant honteusement hommes, femmes et enfants. Parfois, les gens disposés à briser les fenêtres et à piller les maisons des méthodistes étaient convoqués par voie d’affiches et se donnaient rendez-vous pour tel jour, à telle heure et à tel endroit. Ce grossier déni des lois divines et humaines se pratiquait à la vue des autorités. Cette persécution systématique était dirigée contre une classe de personnes dont le seul crime était de chercher à détourner les pécheurs du sentier de la perdition et à les faire entrer dans celui de la sainteté !
Parlant des accusations portées contre lui et ses collaborateurs, Jean Wesley s’exprime ainsi : « Certains affirment que notre doctrine est fausse, erronée, enthousiaste ; qu’on n’en a entendu parler que récemment ; que c’est du quakerisme, du fanatisme, du papisme. La fausseté de toutes ces allégations a été démontrée maintes fois jusqu’à l’évidence ; il a été prouvé que chaque clément de cette doctrine n’est autre que l’enseignement de l’Ecriture tel que notre Eglise le comprend. Or, si les Ecritures sont vraies, cet enseignement ne peut être ni faux, ni erroné. … D’autres disent : ,,Leur doctrine est trop étroite : ils font le chemin du ciel trop étroit. C’est la, en effet, l’objection originelle : pendant un certain temps, elle a été la seule ; elle est au fond d’une foule d’autres qui prennent différentes formes. Reste à savoir si nous faisons le chemin du ciel plus étroit que notre Seigneur et ses disciples. Notre doctrine est-elle plus stricte que celle des saintes Ecritures ? Considérons seulement quelques passages clairs et précis : ,,Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta pensée." ,,Les hommes rendront compte au jour du jugement de toute parole vaine qu’ils auront dite." ,,Soit que vous mangiez, soit que vous buviez, soit que vous fassiez quelque autre chose, faites tout pour la gloire de Dieu." 
» Si notre doctrine est plus stricte que cela, nous sommes blâmables ; mais vous savez — et votre conscience vous le dit — que ce n’est pas le cas. Celui qui ose être d’un iota moins strict falsifie la Parole de Dieu. L’administrateur des mystères de Dieu sera-t-il trouvé fidèle s’il change quoi que ce soit au dépôt qui lui a été confié ? Non, il n’en peut rien supprimer ni rien adoucir. Il est sous l’obligation de faire à tous cette déclaration : ,,Je ne puis abaisser les Ecritures à votre fantaisie. Il faut ou monter à leur niveau, ou périr éternellement." C’est là la base réelle d’une autre accusation populaire : notre ,,manque de charité". Manquons-nous réellement de charité ? Sous quel rapport ? Ne donnons-nous pas de quoi manger à ceux qui ont faim, et de quoi se vêtir à ceux qui sont nus ? — ,,Non, ce n’est pas ce que nous entendons : vous êtes parfaitement en règle sous ce rapport ; mais vous manquez de charité dans vos jugements : vous vous imaginez qu’on ne peut être sauvé qu’en faisant comme vous." » (Id., p. 152, 153.)
Le déclin spirituel constaté en Angleterre avant les jours de Wesley était dû en grande partie à l’enseignement de l’antinomianisme. (Du grec anti – contre- et nomos – loi.) Plusieurs affirmaient que, la loi morale étant abolie par Jésus-Christ, l’enfant de Dieu, affranchi de « l’esclavage des œuvres », n’est plus tenu de l’observer. D’autres, tout en admettant la perpétuelle obligation de la loi, déclaraient qu’il était superflu d’exhorter les auditeurs à en observer les préceptes, car ceux que Dieu a destinés au salut sont « irrésistiblement contraints, par la grâce divine, de pratiquer la piété et la vertu », tandis que ceux qui sont condamnés à la réprobation « n’ont pas la force d’obéir à Dieu ».
D’autres encore, sous prétexte que « les élus ne peuvent ni déchoir de la grâce, ni perdre la faveur de Dieu », en arrivaient à cette conclusion, plus odieuse si possible, que « le mal qu’ils font n’est pas réellement un péché ; qu’il ne peut donc étre considéré comme une violation de la loi divine, et que, par conséquent, ils n’ont lieu ni de le confesser, ni d’y renoncer ». (McClintock and Strong’s Cyclopedia, art. « Antinomians ».) Ils en déduisaient que certains péchés, même les plus scandaleux, et « universellement regardés comme des infractions flagrantes de la loi divine, ne sont pas des péchés aux yeux de Dieu » s’ils sont commis par des élus, car « c’est une des caractéristiques des élus de ne pouvoir rien faire qui déplaise à Dieu ou qui soit défendu par sa loi B ! »
Ces doctrines monstrueuses sont essentiellement celles de certains théologiens modernes qui nient l’existence d’une ligne de démarcation immuable entre le bien et le mal, et considèrent la norme de la morale comme dépendant de la société régnante et sujette, par conséquent, à de continuels changements. Toutes ces théories sont inspirées par un même esprit : celui qui, parmi les purs habitants du ciel, a tenté d’abattre les justes restrictions imposées par la loi de Dieu.
La doctrine de la prédestination comprise dans le sens que le caractère de tout homme a été irrévocablement fixé à l’avance, avait amené beaucoup de gens à rejeter l’autorité de la loi de Dieu. Wesley prouvait que cette doctrine, qui conduit à l’antinomianisme, est contraire aux saintes Ecritures. Il est écrit : « La grâce de Dieu, source de salut pour tous les hommes, a été manifestée. » « Cela est bon et agréable devant Dieu, notre Sauveur, qui veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité. Car il y a un seul Dieu, et aussi un seul médiateur entre Dieu et les hommes, Jésus-Christ homme, qui s’est donné lui-même en rançon pour tous. » (Tite 2 : 11 ; 1 Timothée 2 : 3-6.) L’Esprit de Dieu, libéralement répandu, peut mettre tout homme à même de saisir le salut. C’est ainsi que Jésus est « la véritable lumière, qui, en venant dans le monde, éclaire tout homme ». (Jean 1 : 9.) Ceux qui ne parviennent pas au salut sont ceux qui refusent volontairement le don de la vie.
Voici ce que Wesley répondait à ceux qui prétendaient que le Décalogue a été aboli à la mort de Jésus avec la loi cérémonielle : « Jésus n’a pas aboli la loi morale des dix commandements dont les prophètes ont revendiqué la sainteté. L’objet de sa venue n’était pas d’en révoquer une partie quelconque. Cette loi — fermement établie comme un fidèle témoin qui est dans le ciel — ne peut être abrogée. Elle existe dès le commencement du monde, ayant été écrite, non sur des tables de pierre, mais dans le cœur des hommes quand ils sont sortis des mains du Créateur. Et bien que ses caractères, tracés du doigt de Dieu, soient maintenant profondément altérés par le péché, ils ne pourront être entièrement effacés, aussi longtemps qu’il restera en nous quelque conscience du bien et du mal. Toutes les parties de cette loi restent obligatoires pour la famille humaine et dans tous les siècles. Elle ne dépend ni des temps, ni des lieux, ni des circonstances ; elle repose sur la nature de Dieu, sur celle de l’homme et sur leurs immuables relations mutuelles.
» ,,Je suis venu non pour abolir, mais pour accomplir." Sans l’ombre d’un doute, le sens de ces paroles de Jésus (d’après le contexte) est le suivant : Je suis venu établir la loi dans sa plénitude, en dépit de toutes les gloses humaines. Je suis venu mettre en pleine lumière tout ce qu’elle pouvait contenir d’obscur, révéler le sens véritable de chacune de ses déclarations, et montrer la longueur, la largeur et toute l’étendue de chacun de ses commandements, ainsi que leur hauteur, leur profondeur, la pureté et l’inconcevable spiritualité de toutes ses sentences. » (Wesley’s Works, sermon 25.)
Wesley enseignait que l’harmonie est parfaite entre la loi et l’Evangile. « Entre la loi et l’Evangile existent les rapports les plus intimes qu’il soit possible d’imaginer. D’une part, la loi prépare la voie à l’Evangile et nous y conduit ; d’autre part, l’Evangile nous ramène à une plus parfaite observation de la loi. Par exemple, la loi enjoint l’amour de Dieu et du prochain, la douceur, l’humilité, la sainteté. Or, nous nous sentons incapables d’y atteindre ; ,,aux hommes cela est impossible" ; mais Dieu nous a promis de nous donner cet amour et de nous rendre humbles, doux, saints ; à nous de nous saisir de cet Evangile, de cette bonne nouvelle ; il nous est fait selon notre foi ; et ,,la justice de la loi sera accomplie en nous" par la foi en Jésus-Christ. …
» Au premier rang des ennemis de l’Evangile, disait Wesley, il faut placer ceux qui, ouvertement et explicitement, ,,parlent mal de la loi et jugent la loi" ; ceux qui enseignent aux hommes à violer (ébranler, supprimer, renverser) non seulement un seul, fût-ce le plus petit ou le plus grand des commandements, mais tous. … Ce qu’il y a de plus surprenant en tout ceci, c’est que les victimes de cette puissante séduction s’imaginent réellement honorer Jésus-Christ en renversant sa loi, et magnifier son sacerdoce en détruisant sa doctrine. Ils l’honorent à la manière de Judas, qui lui disait: „Salut, Maître", et lui donnait un baiser. Avec tout autant d’à-propos, Jésus peut dire à chacun d’eux : ,,C’est par un baiser que tu livres le Fils de l’homme ?" Abolir une partie quelconque de sa loi sous prétexte de hâter les progrès de son Evangile équivaut à le trahir par un baiser et à parler de son sang purificateur tout en lui ravissant sa couronne. Comment donc pourra-t-il se soustraire à cette accusation, celui qui, directement ou indirectement, prêche la foi de façon à dispenser les hommes d’une parcelle quelconque de leur obéissance, et qui présente le Sauveur de manière à annuler ou affaiblir le moindre des commandements de Dieu ? » (Ibid.)
Certains docteurs enseignaient que la prédication de l’Evangile tenait lieu de loi. Wesley leur répondait: « Nous le nions absolument. Elle ne tient pas lieu du tout premier objet de la loi, qui est de convaincre de péché, de réveiller ceux qui dorment encore sur le seuil même de l’enfer. L’apôtre Paul déclare que ,,c’est la loi qui donne la connaissance du péché" ; or, l’on n’éprouve le besoin du sang expiatoire du Sauveur que quand on a été convaincu de péché. … ,,Ce ne sont pas ceux qui se portent bien", remarque notre Seigneur lui-même, „qui ont besoin de médecin, mais les malades". Il est absurde de proposer un médecin à ceux qui se portent bien, ou qui, du moins, se croient bien portants. Il faut d’abord les convaincre qu’ils sont malades ; autrement, ils ne vous sauront pas gré de vos bons offices. Il est également absurde de parler du Sauveur à ceux dont le cœur n’a pas encore été brisé. » (Id., sermon 35.)
Ainsi, tout en prêchant l’Evangile de la grâce de Dieu, Wesley, à l’instar de son Maître, s’efforçait de « rendre sa loi grande et magnifique ». Il s’acquitta fidèlement de la tâche que le Seigneur lui avait confiée et il lui fut permis d’en contempler les glorieux résultats. A la fin d’une vie longue de plus de quatre-vingts ans — plus d’un demi-siècle de ministère itinérant — ses partisans déclarés se chiffraient à plus d’un demi-million. Mais la multitude d’âmes arrachées à la ruine et à la perdition par le moyen de son labeur, et toutes celles que ses enseignements ont amenées à une vie chrétienne plus profonde, ne seront connues que dans le royaume éternel. La vie de Wesley offre à tout chrétien un enseignement d’une valeur incalculable. Plût à Dieu que la foi et l’humilité, le zèle inlassable, l’abnégation et la vraie piété de ce serviteur de Dieu fussent l’apanage des églises de nos jours ! »
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23 septembre 2005 5 23 /09 /septembre /2005 00:00

EN HOLLANDE ET EN SCANDINAVIE

Dès les temps les plus reculés, la tyrannie des papes provoqua aux Pays-Bas une protestation des plus énergiques. Sept siècles avant Luther, deux évêques envoyés en ambassade à Rome, où ils avaient appris à connaître les moeurs du « Saint-Siège », faisaient entendre au pape ces dures paroles : « Dieu a donné à l’Église, sa reine et son épouse, pour elle et sa famille, une dot riche et éternelle, un douaire qui ne se peut ni corrompre ni flétrir, et il lui a remis une couronne et un sceptre impérissables;... tous ces avantages, comme un larron, vous les avez détournés à votre profit. Vous vous asseyez dans le temple de Dieu; au lieu d’un pasteur, vous êtes devenu un loup pour les brebis;... vous voudriez passer à nos yeux pour l’évêque suprême, mais vous vous comportez plutôt comme un tyran. Alors que vous devriez être le serviteur des serviteurs, comme vous aimez à le dire, vous aspirez à être le Seigneur des seigneurs.... Vous attirez le mépris sur les commandements de Dieu. C’est le Saint-Esprit qui édifie les églises partout où elles se trouvent... La cité de notre Dieu, dont nous sommes citoyens, embrasse toutes les régions; elle est plus grande que la ville dénommée Babylone par les saints prophètes, et qui, se disant d’origine divine, s’élève jusqu’au ciel, prétend posséder une sagesse immortelle et affirme, bien à tort, n’avoir jamais erré et ne pouvoir errer. » (Brandt, History of the Reformation in and about the Low Countries, liv. I, p. 6.)

De siècle en siècle, cette protestation fut répétée par de zélés prédicateurs du genre des missionnaires vaudois. Sous différents noms, ces derniers voyageaient d’un pays à l’autre, portant en tous lieux la connaissance de l’Évangile. Pénétrant aussi aux Pays-Bas, leur doctrine s’y répandit rapidement. La Bible vaudoise fut traduite par eux en vers dans la langue néerlandaise. Sa supériorité consistait, disaient-ils, en ce qu’elle ne contenait « ni plaisanteries, ni fables, ni niaiseries, ni erreurs, mais seulement des paroles de vérité; on y trouvait bien, ici et là, une coquille dure à casser, mais la moelle et la douceur de ce qui était bon et saint étaient faciles à extraire ». (Id., liv. I, p. 14.) Ainsi écrivaient, dès le douzième siècle, les amis de l’ancienne foi.

C’est alors que commença l’ère des persécutions romaines. Malgré les bûchers et les tortures, les croyants continuaient à se multiplier; ils déclaraient que les Écritures sont la seule autorité religieuse infaillible, et « que nul ne doit être contraint de croire, mais, que chacun doit être gagné par la prédication ».

Les enseignements de Luther trouvèrent aux Pays-Bas un sol fertile. Des hommes fervents et sincères se mirent à y prêcher l’Évangile. De l’une des provinces de Hollande sortit Menno Simons, homme instruit dans l’Église catholique et ordonné prêtre. Ignorant totalement les saintes Écritures, il se refusait à les lire, de crainte de tomber dans l’hérésie. Ayant des doutes sur la transsubstantiation, il les considéra comme des tentations de Satan et s’efforça de les repousser par la prière et la confession. Ce fut en vain.

Il tenta ensuite de calmer les clameurs de sa conscience en s’associant à des scènes de dissipation, mais encore sans succès. Il en vint enfin à étudier le Nouveau Testament. Cette étude, à laquelle il joignit plus tard celle des écrits de Luther, l’amena à accepter la foi réformée. Il assista peu après, dans un village voisin, à la décapitation d’un homme coupable de s’être fait rebaptiser. Cela l’amena à étudier l’Écriture sainte touchant le baptême des petits enfants. Il n’y trouva aucune preuve en sa faveur, mais remarqua que la conversion et la foi sont des conditions indispensables à la réception du baptême.

Sorti de l’Église romaine, Menno consacra sa vie à enseigner les vérités qu’il avait découvertes. Comme en Allemagne, on vit aux Pays-Bas se lever des fanatiques soutenant des doctrines absurdes, séditieuses et indécentes, ne craignant pas de recourir à la violence et à l’insurrection. Menno prévit les abominables conséquences de ces enseignements; aussi s’opposa-t-il de toutes ses forces aux erreurs de ces égarés, se consacrant surtout avec zèle et succès aux victimes désabusées de ces illuminés, comme aussi aux anciens chrétiens issus de la propagande vaudoise.

Vingt-cinq années durant, accompagné de sa femme et de ses enfants, subissant fatigues et privations, et souvent exposé à la mort, il parcourut les Pays-Bas et le nord de l’Allemagne, travaillant tout spécialement parmi les classes pauvres et y exerçant quoique peu instruit, mais naturellement éloquent, une influence considérable. D’une pureté incorruptible, humble, d’un commerce agréable et d’une piété sincère et fervente, il justifiait ses enseignements par sa vie et inspirait partout la confiance. Ses travaux provoquèrent un grand nombre de conversions. Ses disciples dispersés et opprimés eurent beaucoup à souffrir du fait qu’on les confondait souvent avec les fanatiques de Munster.

Nulle part, les doctrines réformées ne furent aussi généralement reçues qu’aux Pays-Bas. En revanche, il y eut peu de pays où leurs adhérents eurent à endurer de plus cruelles persécutions. En Allemagne, où Charles Quint avait banni la Réforme, et eût volontiers livré tous ses adeptes au supplice du feu, les princes élevaient une barrière contre sa tyrannie. Mais aux Pays-Bas, où sa puissance était plus grande, les édits de persécution se suivaient de près. Lire les Ecritures, les entendre prêcher ou en parler étaient des crimes passibles du bûcher. Prier en secret, refuser de se prosterner devant les images ou chanter des Psaumes, c’était également s’exposer à la mort. Ceux qui abjuraient leurs erreurs étaient condamnés quand même, les hommes à périr par l’épée et les femmes à être enterrées vivantes. Des milliers de gens périrent sous le règne de ce prince comme sous celui de son fils Philippe II.

Un jour, une famille entière fut amenée devant l’Inquisiteur sous l’inculpation de ne pas assister à la messe et de célébrer son culte sous son toit. Le plus jeune des fils, interrogé sur ses pratiques religieuses, répondit : « Nous nous mettons à genoux, et nous demandons à Dieu de nous éclairer et de pardonner nos péchés; nous le prions pour que le règne de notre souverain soit prospère et sa vie heureuse, et lui demandons de protéger nos magistrats. » Quelques-uns des juges furent émus, ce qui n’empêcha pas le père et l’un des fils d’être condamnés au bûcher.

La rage des persécuteurs n’était égalée que par la foi des martyrs. Non seulement les hommes, mais des femmes délicates et des jeunes filles déployaient un invincible courage. « Des épouses se tenaient auprès du bûcher de leurs maris pour leur adresser des paroles de consolation ou leur chanter des Psaumes pendant que les flammes les dévoraient. » « Des jeunes filles entraient vivantes dans leur tombeau, comme si elles allaient prendre le repos de la nuit; ou elles montaient sur le bûcher dans leur plus belle toilette, comme s’il se fût agi de leurs noces. »

De même qu’aux jours où le paganisme tentait de détruire l’Église, de même le sang des martyrs devenait une semence de chrétiens. Les persécutions ne servaient qu’à multiplier les témoins de la vérité. Année après année, le monarque, fou de rage devant l’invincible détermination du peuple, activait en vain son oeuvre cruelle. Sous le noble Guillaume d’Orange, la révolution assura enfin à la Hollande la liberté d’adorer Dieu.

Dans les montagnes du Piémont, dans les plaines de France et sur les plages de Hollande, les progrès de l’Évangile s’inscrivaient avec le sang de ses disciples. Dans les pays septentrionaux, en revanche, ils furent tout pacifiques. Des étudiants scandinaves, rentrant de Wittenberg, apportèrent la Réforme dans leurs foyers. La diffusion des écrits de Luther servit également à la répandre. Les peuples du Nord, simples et robustes, se détournèrent de la pompe et des superstitions de Rome pour accueillir la pureté et la simplicité des vérités salutaires des Écritures.

Tausen, le réformateur du Danemark, était le fils d’un paysan. De bonne heure, il montra une vive intelligence. Il était altéré de connaissances. Ses parents ne pouvant lui payer des études, il entra dans un monastère. La pureté de sa vie, jointe à son application et à sa fidélité, lui valut l’estime de ses supérieurs. On lui découvrit des talents qui pouvaient, par la suite, rendre de grands services à l’Église, et on décida de le faire instruire en Allemagne ou en Hollande, dans une université de son choix, à la seule condition que ce ne fût pas celle de Wittenberg. Il ne fallait pas, disaient les moines, exposer l’étudiant de l’Église au poison de l’hérésie.

Tausen se rendit à Cologne qui était alors, comme aujourd’hui encore, l’une des forteresses du romanisme, mais il ne tarda pas à être dégoûté du mysticisme de ses maîtres. C’est alors que les écrits de Luther lui tombèrent sous la main. Il les lut avec étonnement et délices, et éprouva un véhément désir de suivre l’enseignement du réformateur. Au risque d’encourir le déplaisir de ses supérieurs et de perdre ses avantages matériels, il ne tarda pas à s’inscrire à l’université de Wittenberg.

De retour au Danemark, il rentra dans son monastère. Personne ne le soupçonnant encore de luthéranisme, il ne révéla pas immédiatement son secret, mais s’efforça discrètement d’amener ses compagnons à une foi plus pure et à une vie plus sainte. Bientôt, il se mit à leur lire les Écritures et à les commenter, leur présentant Jésus comme la justice et la seule espérance de salut du pécheur. Grande fut la colère du supérieur, qui espérait beaucoup le voir devenir un vaillant défenseur de Rome. Il fut aussitôt transféré dans un autre cloître, consigné dans une cellule et placé sous une étroite surveillance.

À la grande terreur des nouveaux gardiens de Tausen, plusieurs moines se déclarèrent bientôt convertis au protestantisme. À travers les barreaux de sa cellule, il avait communiqué la connaissance de la vérité à ses compagnons. Si ces bons pères danois avaient été rompus aux méthodes de l’Église à l’égard des hérétiques, la voix de Tausen n’aurait plus eu l’occasion de se faire entendre; mais au lieu de l’enterrer vivant dans quelque cachot souterrain, ils l’expulsèrent du couvent. Et comme un récent édit royal accordait protection aux prédicateurs de la nouvelle doctrine, Tausen se mit à prêcher. Les églises lui furent ouvertes ainsi qu’à d’autres, et les foules accoururent pour entendre la Parole de Dieu. Le Nouveau Testament, traduit en danois, était largement répandu. Les efforts des papistes en vue d’enrayer l’oeuvre de Dieu ne firent qu’en accélérer les progrès, et le Danemark ne tarda pas à accepter la foi réformée.

En Suède, des jeunes gens qui s’étaient aussi désaltérés à la source de Wittenberg, portèrent l’eau vive à leurs concitoyens. Deux des promoteurs de la Réforme suédoise, Olaf et Laurentius Petri, fils d’un forgeron d’Orebro, avaient étudié sous Luther et Mélanchthon et s’étaient empressés de communiquer ce qu’ils avaient appris. Comme le grand réformateur allemand, Olaf secouait la torpeur du peuple par son zèle et son éloquence, tandis que Laurentius, semblable à Mélanchthon, le secondait par le calme réfléchi du savant. L’un et l’autre étaient animés d’une ardente piété, versés dans la théologie et doués d’un courage inébranlable. L’opposition ne leur fit pas défaut. Les prêtres soulevèrent contre eux une populace ignorante et superstitieuse. Olaf Petri fut souvent assailli par la foule et sa vie fut maintes fois en danger. En revanche, ces réformateurs jouissaient des faveurs et de la protection du roi.

Sous la domination de l’Église romaine, le peuple croupissait dans la pauvreté et gémissait sous l’oppression. Privé des saintes Écritures, attaché à une religion consistant uniquement en rites et en cérémonies dans lesquelles l’esprit ne trouvait aucun aliment, il retournait aux croyances superstitieuses et aux pratiques de ses ancêtres idolâtres. La nation était divisée en partis hostiles dont les luttes perpétuelles augmentaient la misère générale. Décidé à opérer une réforme dans l’Église et dans l’État, le roi accueillit avec empressement le concours des deux frères dans sa guerre contre Rome.

En présence du monarque et des hommes les plus éminents de la Suède, Olaf Petri défendit la foi réformée contre les champions de Rome. Il affirma que les enseignements des Pères ne doivent être reçus que s’ils concordent avec les saintes Écritures, et déclara que les doctrines essentielles de la foi sont enseignées dans la Bible d’une façon si simple et si claire que tous peuvent les comprendre. Il ajouta: « Jésus-Christ a dit : 'Ma doctrine n’est pas de moi, mais de celui qui m’a envoyé' (
Jean 7.16 ); et saint Paul a déclaré que s’il prêchait un autre Évangile que celui qu’il avait recu, il serait anathème. ( Galates 1.8 ) Qui donc, demandait le réformateur, oserait prétendre établir des dogmes nouveaux et les imposer comme condition de salut? » Et il prouvait que les décrets de l’Église sont sans autorité dès qu’ils s’opposent à la Parole de Dieu, dont découle le grand principe protestant d’après lequel « les Écritures, et elles seules », constituent la règle suffisante de la foi et de la vie.

Bien qu’il se soit déroulé sur une scène relativement restreinte, ce conflit montre de quels hommes était formée l’armée des réformateurs. « Ce n’était pas d’ignorants sectaires, ni de bruyants controversistes. Loin de là : c’étaient des hommes qui avaient étudié la Parole de Dieu, et qui savaient manier les armes qu’ils tiraient de l’arsenal des Écritures. Sous le rapport de l’érudition, ils devançaient leur siècle. Ceux qui considérèrent seulement les centres brillants de Wittenberg et de Zurich, et les noms illustres de Luther, de Mélanchthon, de Zwingle et d’OEcolampade, nous disent volontiers que ces hommes, les chefs du mouvement, possédaient sans doute de rares facultés et des connaissances extraordinaires, mais que leurs lieutenants ne leur ressemblaient guère. Pourtant, si nous nous tournons vers le théâtre obscur de la Suède, où figurent les noms modestes d’Olaf et de Laurentius Petri; si des maîtres nous passons aux disciples, que trouvons-nous?... Des savants et des théologiens; des hommes parfaitement familiarisés avec toutes les vérités évangéliques, et qui triomphaient aisément des sophistes des écoles et des dignitaires de Rome. » (Wylie, liv. X, chap. IV.)

Comme conséquence de la dispute, le roi de Suède embrassa la foi réformée, et, peu après, l’assemblée nationale se déclarait en sa faveur. Le Nouveau Testament avait été traduit en langue suédoise par Olaf Petri. À la demande du roi, les deux frères entreprirent la traduction de l’Ancien Testament. La Suède posséda ainsi la Bible dans sa propre langue. Un édit de la diète ordonna à tous les ministres du culte d’enseigner la Parole de Dieu, et aux enfants d’apprendre à la lire dans les écoles.

Peu à peu, mais sûrement, les ténèbres de l’ignorance et de la superstition se dissipaient sous la lumière bénie de l’Évangile. Affranchi de l’oppression romaine, le peuple suédois parvint à un degré de grandeur et de puissance qu’il n’avait pas encore connu, et devint l’un des remparts du protestantisme. Un siècle plus tard, à une heure de grand péril, cette petite et jusqu’alors faible nation fut la seule, dans toute l’Europe, qui eut le courage de venir au secours de l’Allemagne dans la longue et terrible lutte que fut la Guerre de Trente ans. Alors que tout le nord de l’Europe semblait sur le point d’être ramené sous la tyrannie de Rome, ce furent les armées suédoises qui permirent à l’Allemagne d’enrayer les succès du papisme, d’assurer la tolérance aux protestants -- calvinistes et luthériens -- et de rendre la liberté de conscience aux pays qui avaient accepté la Réforme.
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23 septembre 2005 5 23 /09 /septembre /2005 00:00
Calvin était encore à Paris, où tout en continuant à répandre la lumière autour de lui, il se préparait en vue de son activité future par l’étude, la méditation et la prière. Mais il ne tarda pas à être signalé aux autorités, qui décidèrent de le condamner au supplice du bûcher. Il se croyait en sécurité dans sa retraite quand ses amis accoururent dans sa chambre pour lui annoncer que les agents de la force publique étaient sur le point de s’assurer de sa personne. Au même instant, on frappa violemment à la porte extérieure. Il n’y avait pas un instant à perdre. Quelques amis entretinrent les agents à la porte, tandis que les autres le firent descendre par une fenêtre. Se dirigeant en toute hâte vers les faubourgs extérieurs, il entra chez un ouvrier ami de la Réforme, emprunta les vêtements de son hôte, et, une houe sur l’épaule, continua son voyage. Cheminant vers le sud, il retrouva de nouveau un asile dans les États de Marguerite de Navarre.

Grâce à la protection de puissants amis, Calvin passa quelques mois en sécurité à Angoulême, où il se livra, comme précédemment, à l’étude. Mais, poursuivi par le besoin d’évangéliser son pays, il ne put rester longtemps inactif, et, dès que l’orage se fut un peu calmé, il alla chercher un nouveau champ d’activité. À Poitiers, siège d’une université où les nouvelles opinions étaient favorablement accueillies, des gens de toutes les classes écoutèrent joyeusement les paroles de la vie éternelle qu’il présentait en privé, soit chez le premier magistrat de la ville, soit à son domicile particulier, soit encore dans un jardin public. Comme le nombre de ses auditeurs allait en augmentant, on jugea prudent de s’assembler en dehors de la ville. Une caverne située au bord d’une gorge étroite et profonde, et masquée par des rochers et des arbres, fut choisie comme lieu de réunion, et les gens de la ville s’y rendaient par petits groupes en prenant des chemins différents. C’est dans cette retraite que la Parole de Dieu était lue et méditée; c’est là que la sainte Cène fut célébrée pour la première fois par les protestants de France. De cette petite église sortirent plusieurs évangélistes fidèles.

Ne pouvant abandonner l’espoir de voir la France accepter la Réforme, Calvin rentra encore une fois à Paris. Mais il trouva presque toutes les portes fermées : enseigner l’Évangile, c’était marcher au bûcher. Cet état de choses le décida à se rendre en Allemagne. À peine avait-il passé la frontière, qu’un orage éclatait sur les protestants de France. S’il était resté dans son pays, le jeune évangéliste aurait certainement péri dans une tuerie générale. Voici ce qui s’était passé :

Désireux de voir leur pays marcher de pair avec l’Allemagne et la Suisse, les réformateurs français s’étaient décidés à frapper contre les superstitions de Rome un coup hardi qui secouât la nation tout entière. En conséquence, ils firent afficher dans toute la France des placards attaquant la messe. Au lieu d’avancer la cause de la Réforme, cet acte d’un zèle inconsidéré déchaîna la persécution non seulement sur ses auteurs, mais aussi sur les amis de l’Évangile dans tout le pays. Il donna à la hiérarchie ce qu’elle attendait depuis longtemps : un prétexte pour demander l’extirpation des hérétiques, considérés comme dangereux pour la stabilité du trône et la paix de la nation.

Une main secrète -- celle d’un ami imprudent ou d’un ennemi perfide, ce mystère n’a jamais été éclairci -- plaça l’une de ces affiches sur la porte de la chambre particulière du roi. Ce placard attaquait avec virulence une superstition entourée de respect depuis des siècles. Devant la hardiesse incroyable qui osait porter cette accusation effrayante sous ses yeux, François Ier entra dans une violente colère. Dans sa consternation, il resta quelques instants tout interdit. Revenu à lui, il laissa éclater sa fureur. Il s’écria : « Qu’on saisisse indistinctement tous ceux qui sont suspects de luthérésie..., je veux tout exterminer. » (Id., liv. IV, chap.x.) Les dés en étaient jetés : le roi s’était rangé du côté de Rome.

Des mesures furent aussitôt prises pour arrêter tous les luthériens de Paris. Un pauvre artisan adhéent de la foi nouvelle, qui s’était employé à convoquer les croyants aux assemblées secrètes, fut sommé, sous peine d’être brûlé, de conduire l’émissaire du pape au domicile de tous les protestants de Paris. Tout d’abord, il recula d’horreur devant une telle besogne : mais la crainte du bûcher finit par l’emporter et il consentit à trahir ses frères. Accompagné du traître précédé de l’hostie et entouré d’un cortège de prêtres, de porteurs d’encensoirs, de moines et de soldats, Morin, le policier royal, parcourut lentement les rues de Paris. La démonstration était ostensiblement en l’honneur du « saint sacrement »; en réalité, c’était une réplique hypocrite, meurtrière et impitoyable à l’attaque malavisée dirigée contre la messe par les réformateurs. Arrivé en face de la maison d’un luthérien, le traître, sans proférer une parole, faisait un signe. La procession s’arrêtait; on entrait dans la maison; les occupants étaient aussitôt enchaînés, et la procession continuait sa marche à la recherche de quelque nouvelle victime. « Il n’épargnait maisons, grandes ou petites, dit le chroniqueur, comme aussi tous les collèges de l’université de Paris.... Morin faisait trembler toute la ville.... C’était le règne de la terreur. » (Ibid.)

Les victimes furent mises à mort au milieu de véritables tortures : on avait, en effet, spécialement ordonné d’adoucir le feu, afin de prolonger leur agonie. Mais elles moururent en vainqueurs; leur constance ne se démentit pas et rien ne vint troubler leur paix. Les persécuteurs, incapables d’ébranler l’inflexible fermeté des martyrs, se sentirent vaincus. « Des bûchers furent dressés, dans tous les quartiers de Paris, et les victimes y étaient brûlées pendant plusieurs jours successifs, afin de répandre davantage la terreur de l’hérésie. En définitive, l’Évangile triompha. Tout Paris eut l’occasion de voir quel genre d’hommes les nouvelles opinions pouvaient engendrer. Aucune chaire n’eût été comparable au bûcher des victimes. La joie sereine que respirait le visage de ces hommes qui se rendaient au lieu de l’exécution, leur héroïsme au milieu des flammes, la charité avec laquelle ils pardonnaient à leurs persécuteurs transformaient dans nombre de cas la colère en pitié, la haine en amour, et plaidaient avec une irrésistible éloquence en faveur de l’Évangile. »

Désireux d’entretenir la fureur populaire, les prêtres répandaient contre les protestants les plus noires calomnies. On les accusait de conspirer le massacre des catholiques, le renversement de l’État et l’assassinat du roi. On ne pouvait pas avancer l’ombre d’une preuve à l’appui de ces allégations. Ces sombres prophéties devaient toutefois s’accomplir dans des circonstances bien différentes et pour des causes d’une tout autre nature. Le sort qu’on disait alors imminent, et qu’on accusait les réformés de préparer au pays, tomba, en effet, sur la France quelques siècles plus tard. Mais l’avalanche effroyable qui s’abattit alors sur le roi, sur son gouvernement et sur ses sujets, eut pour cause directe les cruautés exercées par les catholiques contre d’innocents protestants. Seulement, les fauteurs de cette catastrophe furent les incrédules et les partisans du pape. Ce ne fut pas l’établissement du protestantisme, mais son écrasement qui, trois siècles plus tard, précipita ce cataclysme sur la France.

La suspicion et la terreur se répandirent dans toutes les classes de la société. Au milieu de l’alarme générale, on vit à quel point les enseignemems luthériens avaient pénétré les hommes qui occupaient le premier rang dans l’estime publique par leur science, leur influence et l’excellence de leur caractère. Soudain, des postes d’honneur et de confiance se trouvèrent vacants. Des artisans, des imprimeurs, des auteurs, des professeurs d’université et même des courtisans disparurent. Des centaines d’hommes s’enfuirent de Paris et s’exilèrent volontairement. Beaucoup d’entre eux donnèrent alors la première preuve de leur sympathie pour la foi réformée. Les papistes, voyant avec stupéfaction le grand nombre d’hérétiques insoupçonnés qui avaient été tolérés au milieu d’eux, tournèrent leur fureur contre la multitude de victimes plus humbles qui tombaient en leur pouvoir. Les prisons regorgeaient, et l’atmosphère elle-même semblait obscurcie par la fumée des bûchers allumés pour brûler les confesseurs de l’Évangile.

François Ier s’était glorifié d’être un des créateurs de la Renaissance des lettres qui marqua le commencement du XVIe siècle. Il s’était plu à attirer à sa cour des hommes érudits de tous pays. C’est à son amour des lettres et à son mépris pour l’ignorance et la superstition des moines qu’était dû, au moins en partie, le degré de tolérance qu’il avait accordé à la Réforme. Mais dans l’ardeur de son zèle contre l’hérésie, « le père des lettres fit une ordonnance portant, sous peine de la hart, l’abolition de l’imprimerie dans toute la France! Cet édit ne fut pas exécuté; il est, toutefois, un indice de l’esprit qui animait les ennemis de la Réforme. » (Id., chap. XII, p. 183.) François Ier est l’un des nombreux exemples de l’histoire montrant que l’intolérance religieuse et la persécution peuvent fort bien être le fait de personnes éprises de culture intellectuelle.

Par une cérémonie solennelle et publique, la France devait prendre définitivement parti contre le protestantisme. Les prêtres demandèrent que l’affront fait au ciel par les attaques contre la messe fût lavé dans le sang et que le roi, au nom du peuple, sanctionnât cette barbare entreprise. Un chroniqueur du temps, Simon Fontaine, docteur de Sorbonne, nous en a laissé le récit détaillé.

Le 21 janvier 1535, une foule innombrable était rassemblée de toute la contrée environnante. « Il n’y avait tant soit petit bout de bois ou de pierre saillant des murailles qui ne fût chargé, pourvu qu’il y eût place pour une personne. Les toits des maisons étaient couverts d’hommes petits et grands, et on eût jugé les rues pavées de têtes humaines. Jamais tant de reliques n’avaient été promenées par les rues de Paris. » (G. de félice, Histoire des Protestants de France, p. 46, 47.)

« Les reliques passées, venaient un grand nombre de cardinaux, archevêques, évêques, abbés chapés et mitrés. Puis, sous un dais magnifique, dont les quatre bâtons étaient tenus par les trois fils du roi et le duc de Vendôme, premier prince du sang, se trouvait l’hostie portée par l’évêque de Paris.... Alors paraissait enfin François Ier, sans faste, à pied, tête nue, une torche ardente à la main, comme un pénitent chargé d’expier les sacrilèges de son peuple. À chaque reposoir, il remettait sa torche au cardinal de Lorraine, joignait les mains et se prosternait, s’humiliant, non pour ses adultères, ses mensonges ou ses faux serments, il n’y pensait pas, mais pour l’audace de ceux qui ne voulaient pas la messe. Il était suivi de la reine, des princes et princesses, des ambassadeurs étrangers, de toute la cour, du chancelier de France, du Conseil, du Parlement en robes écarlates, de l’Université, des autres compagnies de sa garde. Tous marchaient deux à deux, 'donnant toutes les marques d’une piété extraordinaire', chacun, dans un profond silence, tenant son flambeau allumé. Des chants spirituels et des airs funèbres interrompaient seuls, de temps en temps, le calme de cette morne et lente procession. » (Merle d’Aubigné, Hist. de la Réformation au temps de Calvin, liv. IV, chap. XI, p. 169, 170.)

Au programme figurait un discours du roi devant les dignitaires de l’État, dans la grande salle de l’archevêché. L’air désolé, le monarque prit la parole : « O crime! dit-il, ô blasphème! ô jour de douleur et d’opprobre! pourquoi a-t-il fallu que vous ayez lui sur nous?... » (Id., p. 175) Il invita tous ses fidèles sujets à le seconder dans ses efforts en vue d’extirper l’hérésie pestilentielle qui menaçait la France. « Aussi vrai, Messieurs, continua-t-il, que je suis votre roi, si je savais l’un de mes propres membres maculé, infecté de cette détestable pourriture, je vous le donnerais à couper.... Bien plus, si j’apercevais un de mes enfants entaché, je ne l’épargnerais pas.... Je le voudrais bailler moi-même et je le sacrifierais à Dieu. » (Id., p. 176, 177.) Il s’arrêta suffoqué par les larmes, et toute l’assemblée s’écria au milieu des sanglots : « Nous voulons vivre et mourir pour la religion catholique. »

Une nuit sombre était descendue sur une nation qui avait rejeté la vérité. « La grâce de Dieu, source de salut pour tous les hommes », avait été manifestée; mais après en avoir contemplé la puissance et la sainteté, après que des milliers de ses enfants eurent été attirés par sa divine beauté, après que ses villes et ses hameaux eurent été illuminés de son éclat, la France s’en était détournée et avait préféré les ténèbres à la lumiere. Repoussant le don divin qui lui était offert, elle avait appelé le mal bien et le bien mal, et elle était devenue la victime de son égarement volontaire. Elle avait beau croire maintenant rendre service à Dieu en persécutant Son peuple, sa sincérité n’atténuait point sa culpabilité. Elle avait volontairement rejeté la lumière qui l’eût empêchée de se laisser leurrer et de se baigner dans le sang innocent.

« Après avoir déployé son éloquence, le roi allait déployer sa cruauté. À Notre-Dame, où, moins de trois siècles plus tard, une nation oublieuse du Dieu vivant allait introniser la déesse 'Raison', on jura solennellement l’extirpation de l’hérésie. 'François Ier, toujours extrême, dit un historien très catholique, ne dédaigna pas de souiller ses yeux d’un spectacle plein de barbarie et d’horreur.' Sur la route de Sainte-Geneviève au Louvre, deux bûchers avaient été dressés, l’un à la Croix du Tirouer, rue Saint-Honoré, et l’autre aux Halles. Quelques-uns des hommes les plus excellents que renfermât la France allaient être brûlés, après d’affreux tourments. Le roi, sa famille, les nobles et tout le cortège, s’étant mis en marche, firent d’abord halte à la Croix du Tirouer. Le cruel lieutenant Morin fit avancer alors trois chrétiens évangéliques destinés à être brûlés 'pour apaiser l’ire de Dieu'. C’étaient l’excellent Valeton, le receveur de Nantes, maître Nicole, clerc de greffier du Châtelet, et un autre.... Les prêtres, sachant que Valeton était homme de crédit et... désirant le gagner, s’approchèrent de lui et lui dirent : 'Nous avons avec nous l’Église universelle; hors d’elle point de salut; rentrez-y; votre foi vous perd.' Ce fidèle chrétien répondit : 'Je ne crois que ce que les prophètes et les apôtres ont jadis prêché, et ce qu’a cru toute la compagnie des saints. Ma foi a en Dieu une confiance qui résistera à toutes les puissances de l’enfer.' Les gens de bien qui se trouvaient épars dans la foule admiraient sa fermeté, et la pensée qu’il laissait derrière lui une femme désolée touchait tous les coeurs...

» François et ses courtisans n’en avaient pas encore assez. 'Aux Halles, aux Halles!' s’écriait-on, et une masse de curieux couraient précipitamment de ce côté, sachant que les bourreaux y avaient préparé un second divertissement de même nature. À peine le roi et son cortège y furent-ils arrivés, qu’on commença à faire l’effroyable estrapade...

» François Ier rentra satisfait au Louvre; les courtisans qui l’entouraient disaient que le triomphe de la sainte Église était à jamais affermi dans le beau royaume de France.... Le 29 janvier, le roi 'rendit un édit pour l’extirpation de la secte luthérienne, qui a pullulé et pullule dans le royaume; avec commandement de dénoncer ses sectateurs'. En même temps, il adressa une circulaire à tous les parlements, leur prescrivant de donner 'aide et prisons', pour que l’hérésie fût promptement extirpée. » (Id., chap XII, p. 177-178, 180, 181-183.)

L’Évangile de paix, rejeté par la France, allait en effet être banni du royaume, mais à quel prix! Le 21 janvier 1793, deux cent cinquante-huit ans après ces lamentables scènes, une procession d’un autre genre parcourait les rues de Paris, pour une raison tout à fait différente. Le roi en était de nouveau le principal personnage; de nouveau on entendait les clameurs de la populace demander d’autres victimes; de nouveau se dressaient de noirs échafauds pour servir à d’affreuses exécutions. « Louis XVI, se débattant entre les mains de ses geôliers et de ses bourreaux, était traîné sur la planche et maintenu de vive force, en attendant que le couperet fît tomber sa tête. » ( Cf. Histoire Moderne et Contemporaine, Dufayard et Suérus, p. 488, 489.) Le roi de France ne devait pas périr seul; près du même lieu, pendant les jours sanglants de la Terreur, deux mille huit cents hommes et femmes furent décapités.

La Réforme avait ouvert le Livre de Dieu devant le monde; elle avait rappelé les préceptes de la loi divine et proclamé ses droits sur les consciences. L’Amour infini avait fait connaître aux hommes les statuts et les principes du ciel. Dieu avait dit : « Vous les observerez et vous les mettrez en pratique; car ce sera là votre sagesse et votre intelligence aux yeux des peuples, qui entendront parler de toutes ces lois et qui diront : Cette grande nation est un peuple absolument sage et intelligent! » (
Deutéronome 4.6 ) En rejetant le don du ciel, la France répandait des semences d’anarchie et de ruine dont la moisson inévitable fut récoltée sous la Révolution et le règne de la Terreur.

Longtemps avant la persécution provoquée par les placards, l’intrépide et ardent Farel avait été obligé de quitter le pays de sa naissance. Il s’était retiré en Suisse où, secondant Zwingle dans ses travaux, il contribua à faire triompher la Réforme. C’est à ce pays qu’il devait consacrer les dernières années de sa vie. Il continua, toutefois, à exercer une influence décisive sur la Réforme en France. Pendant les premières années de son exil, il consacra beaucoup de temps à évangéliser ses compatriotes du Jura d’où, avec une inlassable vigilance, il surveillait le conflit qui sévissait dans son pays natal, prodiguant ses paroles d’exhortation et ses conseils. Grâce à ses encouragements et au concours d’autres exilés, les écrits des réformateurs allemands aussi bien que l’Écriture sainte étaient traduits en français et imprimés à grands tirages. Ces ouvrages furent largement répandus en France par des colporteurs -- auxquels ils étaient cédés à bas prix -- ce qui leur donnait la possibilité de vivre du produit de leurs ventes et de poursuivre leur oeuvre.

Farel avait commencé sa mission en Suisse en exerçant l’humble fonction de maître d’école, se vouant à l’éducation des enfants dans une paroisse isolée. Afin d’atteindre les parents, il ajoutait prudemment aux branches ordinaires l’enseignement des saintes Écritures. Quelques-uns ayant reçu la Parole, les prêtres intervinrent et soulevèrent contre le réformateur les campagnards superstitieux. « Ce ne peut être l’Évangile du Christ, disaient les prêtres, puisque sa prédication amène non la paix, mais la guerre. » Comme les disciples de Jésus, lorsqu’il était persécuté en un lieu, Farel fuyait dans un autre, allant de village en village et de ville en ville, voyageant à pied, exposé au froid, à la faim, à la fatigue. Partout en danger de mort, il prêchait sur les places de marché, dans les églises et, à l’occasion, dans la chaire des cathédrales. Il lui arrivait de se trouver sans auditeurs. Parfois, sa prédication était interrompue par des cris et des moqueries; d’autres fois, il était violemment expulsé du lieu de l’assemblée. À maintes reprises, poursuivi et frappé par la populace, il fut laissé pour mort. Mais il ne se décourageait pas. Repoussé, il revenait opiniâtrement à l’assaut et finissait par voir des villes, des bourgs et des villages, autrefois forteresses de la papauté, ouvrir leurs portes à l’Évangile. La petite paroisse d’Aigle, qui fut le théâtre de ses premiers travaux, ne tarda pas à se ranger sous la bannière de la Réforme. Les villes de Morat et de Neuchâtel, abandonnant aussi les rites du romanisme, enlevèrent les idoles de leurs églises.

Depuis longtemps, Farel aspirait à planter l’étendard protestant à Genève. Si cette ville pouvait être gagnée, pensait-il, elle deviendrait un centre pour la Réforme en Suisse, en France et en Italie. Dans cette perspective, il avait réussi à rallier à la cause de l’Évangile plusieurs bourgs et villages des environs. Accompagné d’un collaborateur nommé Antoine Saunier, il entra dans Genève. Mais il ne put y prêcher que deux fois. Les prêtres, ayant échoué dans leurs efforts pour le faire condamner par l’autorité civile, le sommèrent de comparaître devant un tribunal ecclésiastique, où ils se rendirent avec des armes cachées sous leurs soutanes, déterminés à lui ôter la vie. En dehors de la salle, une populace furieuse, armée de gourdins et d’épées, s’apprêtait à le tuer dans le cas où il réussirait à s’échapper du tribunal. Farel fut sauvé grâce à la présence des magistrats civils et d’une troupe armée. De bonne heure, le lendemain, il était, avec son compagnon, conduit en lieu sûr de l’autre côté du lac. Ainsi se termina sa première tentative d’évangélisation à Genève.

La seconde fois, on choisit un instrument plus modeste; c’était un jeune homme de si chétive apparence qu’il fut froidement reçu, même par les amis de la Réforme. Que pouvait faire cet homme inexpérimenté là où Farel avait échoué? Comment pourrait-il résister à la tempête devant laquelle le vaillant réformateur avait dû battre en Retraite? « Ce n’est ni par la puissance ni par la force, mais c’est par mon esprit, dit l’Éternel des armées. » (
Zacharie 4.6 ) En effet, « Dieu a choisi les choses folles du monde pour confondre les sages; Dieu a choisi les choses faibles du monde pour confondre les fortes ». « Car la folie de Dieu est plus sage que les hommes, et la faiblesse de Dieu est plus forte que les hommes. » ( 1 Corinthiens 1.27, 25 )

Froment -- c’était le nom du jeune homme -- se mit à l’oeuvre comme maître d’école. Les vérités enseignées par lui en classe étaient répétées à la maison par les enfants. Bientôt, les parents vinrent aussi pour entendre exposer les saintes Écritures, et la salle d’école ne tarda pas à être trop petite pour contenir les auditeurs attentifs qui s’y pressaient. De nombreux traités et Nouveaux Testaments furent distribués et lus par bien des gens qui n’eussent pas osé écouter un exposé public des nouvelles doctrines. Au bout de quelque temps, Froment fut aussi obligé de s’enfuir; mais les vérités qu’il avait enseignées avaient gagné les coeurs. Une fois implantée, la Réforme continua de se fortifier et de s’étendre. Les prédicateurs revinrent, et, grâce à leurs travaux, le culte protestant finit par s’établir à Genève.

La ville s’était déclarée pour la Réforme lorsque Calvin, après bien des voyages, entra dans ses murs. Revenant d’une visite dans son pays natal, il se rendait à Bâle pour y poursuivre ses études; mais, trouvant la route barrée par les troupes de Charles Quint, il fut obligé de faire un détour qui l’amena à passer par Genève.

Farel reconnut la main de Dieu dans cette visite. Genève avait accepté la Réforme, mais une grande oeuvre y restait à faire. Ce n’est point par collectivités, mais individuellement que l’on se convertit à Dieu. C’est par le Saint-Esprit et non par les décrets des Chambres législatives que l’oeuvre de la régénération doit s’accomplir dans les coeurs et les consciences. Les Genevois avaient brisé le joug de Rome, mais ils se montraient moins empressés à rompre avec les vices qui avaient fleuri sous sa domination. Établir dans cette ville les principes du pur Évangile et préparer sa population à remplir dignement le rôle auquel elle paraissait appelée, ce n’était pas une tâche aisée.

Farel fut convaincu d’avoir trouvé en Calvin l’homme qu’il devait s’adjoindre en vue d’une telle oeuvre. Au nom de Dieu, il adjura solennellement le jeune évangéliste de rester dans cette ville pour en faire son champ de travail. Calvin, effrayé, hésitait. Timide et ami de la paix, il redoutait d’entrer en conflit avec l’esprit hardi, indépendant et frondeur des Genevois. Sa santé délicate et ses habitudes studieuses lui faisaient désirer la retraite. Pensant qu’il pourrait mieux servir la cause de la Réforme par la plume, il cherchait un lieu paisible où il pût se livrer à l’étude et, de là, instruire et édifier les églises au moyen de la presse. Mais, dans la sommation de Farel, il crut entendre la voix de Dieu et n’osa plus résister. Il lui sembla, dit-il plus tard, « que la main de Dieu descendait du ciel, qu’elle le saisissait, et qu’elle le fixait irrévocablement à la place qu’il était si impatient de quitter ». (Merle d’Aubigné, Histoire de la Réformation au temps de Calvin, liv. IX, chap. XVII, p. 589.)

De grands périls menaçaient alors la cause protestante. Le pape fulminait ses foudres contre Genève, et des nations puissantes méditaient sa ruine. Comment cette petite cité pourrait-elle échapper à la puissante hiérarchie qui avait subjugué tant de rois et d’empereurs? Comment pourrait-elle résister aux armées des grands conquérants de la terre?

Dans toute la chrétienté, les protestants étaient entourés d’ennemis formidables. Les premiers triomphes de la Réforme passés, Rome rassemblait de nouvelles forces dans l’espoir de l’écraser. C’est alors que se fonda l’ordre des Jésuites, le défenseur de la papauté le moins scrupuleux, le plus puissant et le plus cruel. Affranchis de toute obligation et de tout intérêt humains, morts aux droits de l’affection naturelle, sourds à la voix de leur raison et de leur conscience, les Jésuites ne connaissaient d’autre liens et d’autres règles que ceux de leur ordre, ni d’autre devoir que celui d’en accroître la puissance. L’Évangile de Jésus-Christ donnait à ceux qui l’acceptaient la force d’affronter le danger, de supporter sans découragement la souffrance, le froid, la faim, la fatigue et la pauvreté. Il les rendait capables de prêcher la vérité sans craindre ni la roue, ni la prison, ni le bûcher. Pour les combattre, le jésuitisme inspira à ses disciples un fanatisme qui leur permettait d’affronter les mêmes dangers et d’opposer à la vérité toutes les armes de l’erreur. Pour arriver à leurs fins, il n’y avait pour eux ni crime trop hideux, ni duplicité trop basse, ni stratagème trop audacieux. Ayant fait voeu de pauvreté et d’humilité perpétuelles, ils ne recherchaient la fortune et le pouvoir que pour les faire servir à la suppression du protestantisme et au rétablissement de la suprématie papale. » (Voir
Appendice a19)

En fonction de leur ordre, ils revêtaient une apparence de sainteté, visitaient les prisons et les hôpitaux, secouraient les malades et les pauvres, professaient avoir renoncé au monde et se réclamaient du nom de ce Jésus qui allait de lieu en lieu en faisant du bien. Mais cet extérieur irréprochable cachait souvent les desseins les plus noirs et les plus odieux. L’un des principes fondamentaux de cet ordre était que « la fin justifie les moyens ». En vertu de ce principe, le mensonge, le vol, le parjure, le meurtre étaient non seulement pardonnables, mais méritoires quand ils servaient les intérêts de l’Église. Sous des déguisements divers, les Jésuites s’insinuaient dans les bureaux de l’État, devenaient conseillers des rois et dirigeaient la politique des nations. Ils se faisaient serviteurs pour espionner leurs maîtres. Ils fondaient des collèges pour les fils des princes et des nobles et, pour le peuple, des écoles, où ils attiraient les enfants de parents protestants, qu’ils accoutumaient à observer les rites de l’Église. Toute la pompe des cérémonies romaines était mise à réquisition pour éblouir et captiver les imaginations, et il arrivait ainsi que des fils trahissaient la foi pour laquelle leurs pères avaient souffert. L’ordre des Jésuites se répandit rapidement dans toutes les parties de l’Europe, et partout on assistait à une recrudescence du papisme.

Pour ajouter à la puissance des Jésuites, une bulle papale rétablit l’Inquisition. (Voir
Appendice a20) Malgré l’horreur qu’il inspirait, même dans les pays catholiques, ce terrible tribunal fonctionna de nouveau sous la direction des émissaires de Rome, et des atrocités trop odieuses pour être décrites furent répétées dans ses cachots. Dans plusieurs pays, des milliers et des milliers d’hommes -- la fleur de la nation, purs parmi les purs, gentilshommes et lettrés, pieux pasteurs et philanthropes, citoyens industrieux et loyaux patriotes, savants éminents, artistes distingués et habiles artisans -- furent mis à mort ou contraints de s’enfuir à l’étranger.

Tels étaient les moyens ausquels Rome recourait pour éteindre la lumière de la Réforme, pour enlever aux hommes la Parole de Dieu, et pour rétablir le règne de l’ignorance et les superstitions du Moyen Age. Mais grâce aux successeurs de Luther suscités par Dieu, le protestantisme ne fut pas anéanti. Ce n’est point à la faveur ni aux armes des princes qu’il dut sa force. Les plus petits pays, les nations les plus humbles devinrent ses forteresses et ses défenseurs : la froide et stérile Suède; la modeste Genève, au milieu d’ennemis redoutables qui conspiraient sa ruine; la Hollande sablonneuse gémissant sous la tyrannie de l’Espagne, alors le plus puissant et le plus opulent royaume de l’Europe.

Calvin passa près de trente ans à Genève, où il consacra ses forces d’abord à l’établissement d’une Église qui adhérât à la moralité exigée par la Parole de Dieu, puis à la Réforme dans toute l’Europe. Sa carrière publique ne fut pas irréprochable, ni ses enseignements exempts d’erreur. Mais il fut l’instrument dont Dieu se servit pour maintenir les principes du protestantisme contre une rapide recrudescence du papisme et pour introduire dans les Églises de la Réforme la pureté et la simplicité des moeurs, en lieu et place de l’orgueil et la corruption engendrés par les enseignements de Rome.

De Genève partaient des prédicateurs qui allaient répandre la doctrine réformée et de là aussi étaient envoyés des ouvrages destinés à faire connaître l’Évangile. C’est là que, de tous les pays, les persécutés s’adressaient pour recevoir des instructions, des conseils et des encouragements. La cité de Calvin devint le refuge des réformés traqués dans toute l’Europe occidentale. Fuyant la tempête séculaire de la persécution, les fugitifs affluaient aux portes de Genève. Affamés, blessés, arrachés à leurs foyers et à leurs familles, ils y rencontraient un accueil chaleureux et les soins les plus tendres. En retour du foyer que leur offrait cette ville hospitalière, ces réfugiés lui apportaient leurs arts, leur science et leur piété. Plusieurs de ceux qui avaient trouvé un asile en repartaient pour aller combattre la tyrannie de Rome dans leur patrie. Jean Knox, le brave réformateur de l’Écosse, nombre de Puritains anglais, les protestants de Hollande et d’Espagne, comme les Huguenots de France, emportaient de Genève le flambeau de la vérité, destiné à dissiper les ténèbres qui pesaient sur leurs patries.
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23 septembre 2005 5 23 /09 /septembre /2005 00:00

LA RÉFORME EN FRANCE (Partie I)

La protestation de Spire et la confession de foi d’Augsbourg, qui marquèrent l’apogée de la Réforme en Allemagne, furent suivies d’années de luttes et de ténèbres. Affaibli par des divisions intestines et assailli par de puissants ennemis, le protestantisme semblait condamné à disparaître. Des milliers de ses enfants scellaient leur témoignage de leur sang. La guerre civile éclata; la cause protestante fut trahie par l’un de ses principaux adhérents; les plus nobles d’entre les princes réformés tombèrent au pouvoir de Charles Quint et furent traînés de ville en ville. Mais au moment de ce triomphe apparent, l’empereur dut se déclarer vaincu. La proie qu’il croyait tenir lui échappa et il se vit obligé de tolérer une doctrine dont la suppression avait été l’ambition de sa vie. Pour extirper l’hérésie, il avait joué son royaume, ses trésors, sa vie même. Il voyait maintenant ses armées en déroute, ses ressources épuisées et plusieurs de ses royaumes à la veille de la révolte, tandis que la foi qu’il s’était efforcé de supprimer se répandait. Charles Quint avait combattu le Tout-Puissant. Dieu avait dit : « Que la lumière soit! » et le monarque avait voulu conserver les ténèbres. Incapable de réaliser ses desseins, vieilli prématurément, usé par une lutte déjà longue, il abdiqua le trône et alla s’ensevelir dans un cloître.

En Suisse, comme en Allemagne, la Réforme connut de sombres jours. Plusieurs cantons avaient accepté la foi réformée, mais d’autres se cramponnaient avec une aveugle ténacité au credo de Rome. La persécution contre les partisans de la foi nouvelle aboutit à la guerre civile. Zwingle et plusieurs de ses collaborateurs tombèrent sur le champ de bataille de Cappel. OEcolampade, terrassé par ces désastres, mourut peu après. Rome exultait et semblait sur le point de recouvrer tout ce qu’elle avait perdu. Mais celui dont les desseins sont éternels n’avait délaissé ni Sa cause ni Son peuple. De Sa main devait sortir la délivrance. En d’autres pays, Il suscitait des ouvriers pour faire triompher Son oeuvre.

L’aurore de la Réforme commença à poindre en France avant même que le nom de Luther fût connu. L’un des premiers à recevoir la lumière fut un vieillard, Lefèvre d’Étaples, papiste zélé, savant professeur de l’université de Paris, que ses travaux sur la littérature ancienne avaient amené à sonder les saintes Écritures dont il introduisit l’étude parmi ses éleves.

Invocateur enthousiaste des saints, Lefèvre avait entrepris d’écrire une histoire des martyrs basée sur les légendes de l’Église. Ce travail, qui exigeait bien des recherches, était déjà considérablement avancé, quand, pensant que les Écritures pourraient l’aider dans sa tâche, il en entreprit l’étude. Il trouva, en effet, des saints dans la Bible, mais bien différents de ceux du calendrier romain. Ébloui par le faisceau de lumière qu’il vit jaillir devant lui, il se détourna dès lors avec dégoût de la tâche qu’il s’était imposée. Se consacrant tout entier à la Parole de Dieu, il ne tarda pas à enseigner les précieuses vérités qu’il y découvrait.

En 1512, avant que Luther ou Zwingle eussent commencé leurs travaux de réforme, Lefèvre écrivait : « C’est Dieu seul qui, par sa grâce et par la foi, justifie pour la vie éternelle. » « Échange ineffable! l’innocence est condamnée, et le coupable est absous; la bénédiction est maudite, et celui qui était maudit est béni; la vie meurt, et la mort reçoit la vie; la gloire est couverte de confusion, et celui qui était confus est couvert de gloire. »

Tout en déclarant que la gloire du salut appartient à Dieu seul, il disait que le devoir de l’obéissance est la part de l’homme. « Si tu es de l’Église du Christ, tu es du corps du Christ, et si tu es du corps du Christ, tu es rempli de la divinité, car la plénitude de la divinité habite en lui corporellement. Oh! si les hommes pouvaient comprendre ce privilège, comme ils se maintiendraient purs, chastes et saints, et comme ils estimeraient toute la gloire du monde une ignominie, en comparaison de cette gloire intérieure, qui est cachée aux yeux de la chair! »

Parmi les élèves de Lefèvre, certains recueillirent ses paroles comme des trésors et, longtemps après la mort du maître, les firent entendre au monde. L’un d’eux était Guillaume Farel. Élevé par des parents pieux, il avait appris à se soumettre aveuglément aux enseignements de l’Église. Comme l’apôtre Paul, il eût pu dire : « J’ai vécu pharisien, selon la secte la plus rigide de notre religion. » (
Actes 26.5 ) Romaniste fervent, il désirait ardemment détruire tout ce qui s’opposait à l’Église. « Entendait-il parler contre le pape tant vénéré, il grinçait des dents comme un loup furieux », et il eût voulu que la foudre frappât le coupable en sorte qu’il en fût « du tout abattu et ruiné ». Inlassable dans le culte qu’il rendait aux saints, il faisait avec Lefèvre le tour des églises de Paris pour y adorer devant les autels, et déposer des offrandes devant les reliques. Mais ces dévotions ne lui apportaient pas la paix de l’âme. Tous ses actes de piété et toutes ses pénitences ne parvenaient pas à le libérer de la conviction de son péché. La voix du réformateur qui annonçait le « salut par grâce » fut pour lui comme une voix céleste. « L’innocent est condamné, et le criminel est acquitté. » « Seule la croix du Christ ouvre les portes du ciel et ferme les portes de l’enfer. »

Farel accepta joyeusement la vérité. Par une conversion comparable à celle de l’apôtre Paul, il passa de l’esclavage de la tradition à la liberté des enfants de Dieu. Au lieu de ressembler à un « loup enragé », il devint « paisible, doux et aimable comme un agneau, le coeur entièrement retiré du pape et adonné à Jésus-Christ ».

Tandis que Lefèvre continuait à communiquer la lumière à ses élèves, Farel, aussi zélé pour la cause du Christ qu’il l’avait été pour celle du pape, allait prêcher la vérité en public. Un dignitaire de l’Église, Briçonnet, évêque de Meaux, se joignit bientôt à eux. D’autres docteurs, aussi éminents par leur science que par leur piété, se mirent eux aussi à proclamer l’Évangile. La foi nouvelle fit des adhérents dans toutes les classes de la société, depuis les artisans et les paysans, jusqu’aux nobles et aux princes. La soeur de François Ier, Marguerite de Navarre, ayant embrassé la foi réformée, le roi lui-même et la reine-mère semblèrent pendant un temps la considérer avec faveur. Les réformateurs, éblouis, voyaient déjà approcher le jour où la France serait gagnée à la cause de la Réforme.

Ils allaient être déçus dans leur attente. Des épreuves et des persécutions, miséricordieusement voilées à leurs yeux, attendaient ces disciples du Christ. Dans l’intervalle, un temps de paix leur permit de prendre des forces en vue de l’orage à venir, et la cause de la Réforme fit de rapides progrès. Dans son diocèse, l’évêque de Meaux travaillait avec zèle à instruire le clergé et les laïques. Les prêtres ignorants et dépravés furent renvoyés et, dans la mesure du possible, remplacés par des hommes instruits et pieux.

L’évêque, qui désirait ardemment mettre la Parole de Dieu entre les mains de ses ouailles, ne tarda pas à voir son désir se réaliser. Lefèvre avait entrepris la traduction du Nouveau Testament, et, à l’époque même où Luther faisait paraître les Écritures en allemand à Wittenberg, le Nouveau Testament était publié en français à Meaux. Briçonnet n’épargna ni peines ni argent pour le répandre dans toutes les paroisses de son diocèse, et bientôt les paysans furent en possession des saintes Écritures.

Ces âmes recevaient le message du ciel comme des voyageurs altérés saluent une source d’eau vive. Les cultivateurs aux champs, les artisans dans leur atelier s’encourageaient dans leur travail quotidien en s’entretenant des vérités précieuses de la Parole de Dieu. Le soir, au lieu de se rencontrer dans les cabarets, ils se réunissaient les uns chez les autres pour lire l’Écriture sainte, prier et louer Dieu. Un grand changement ne tarda pas à se produire dans ces localités. Les rudes paysans eux-mêmes, qui avaient vécu dans l’ignorance, éprouvaient la puissance transformatrice de la grâce divine. Ils devenaient humbles, probes, pieux et témoignaient par là de l’action bienfaisante de l’Évangile sur les âmes sincères.

La lumière qui brillait à Meaux projetait ses rayons au loin, et le nombre des convertis allait chaque jour en augmentant. La fureur de la hiérarchie fut un moment tenue en échec par le roi, qui détestait le fanatisme des moines. Mais les partisans du pape finirent par l’emporter, et les bûchers s’allumèrent.

L’évêque de Meaux, mis en demeure de choisir entre le feu et la rétractation, prit le chemin le plus facile. Le troupeau, en revanche, demeura ferme en dépit de la chute de son chef. Plusieurs rendirent témoignage à la vérité au milieu des flammes. Par leur foi et leur constance jusque sur le bûcher, ces martyrs annoncèrent l’Évangile à des milliers d’âmes qui n’avaient pas eu l’occasion de l’entendre en temps de paix.

Les humbles et les pauvres ne furent pas seuls à confesser leur Sauveur au milieu du mépris et de l’opposition. Dans les salles somptueuses des châteaux et des palais, de nobles âmes plaçaient la vérité plus haut que le rang, la fortune et la vie même. Ceux qui étaient revêtus des armures royales se révélaient souvent plus droits et plus fermes que ceux qui portaient des soutanes et des mitres épiscopales. Louis de Berquin, d’une famille noble de l’Artois, était de ceux-là. Chevalier de la cour, coeur intrépide, gentilhomme doublé d’un savant, il était bon, affable et de moeurs irréprochables. « Il était, dit Crespin, grand sectateur des constitutions papistiques, grand auditeur des messes et des sermons, observateur des jeûnes et jours de fête.... La doctrine de Luther, alors bien nouvelle en France, lui était en extrême abomination. « Mais, providentiellement amené, comme tant d’autres, à l’étude des Écritures, il fut stupéfait d’y trouver non les doctrines de Rome, mais celles de Luther. Dès ce moment, il fut entièrement acquis à la cause de l’Évangile.

Tenu pour « le plus instruit des membres de la noblesse française », favori du roi, il apparaissait à plusieurs, par son esprit, son éloquence, son indomptable courage, son zèle héroïque et son influence à la cour, comme le futur réformateur de son pays. « Aussi Théodore de Bèze dit-il que la France eût peut-être trouvé en Berquin un autre Luther, si lui-même eût trouvé en François Ier un autre Electeur. » « Il est pire que Luther », criaient les papistes. Et, en effet, il était plus redouté que lui par les romanistes de France. François Ier, inclinant alternativement vers Rome et vers la Réforme, tantôt tolérait, tantôt modérait le zèle violent des moines. Trois fois, Berquin fut emprisonné par les autorités papales et trois fois relâché par le roi qui, admirant sa noblesse de caractère et son génie, refusait de le sacrifier à la malignité de la hiérarchie. La lutte dura des années.

Maintes fois, Berquin fut averti des dangers qu’il courait en France et pressé de suivre l’exemple de ceux qui étaient allés chercher la sécurité dans un exil volontaire. Le timide et opportuniste Érasme, qui, en dépit de toute sa science, ne réussit jamais à s’élever jusqu’à la grandeur morale qui tient moins à la vie et aux honneurs qu’à la vérité, lui écrivait : « Demandez une légation en pays étranger, voyagez en Allemagne. Vous connaissez Bède et ses pareils : c’est une hydre à mille têtes qui lance de tous côtés son venin. Vos adversaires s’appellent légion. Votre cause fût-elle meilleure que celle de Jésus-Christ, ils ne vous lâcheront pas qu’ils ne vous aient fait périr cruellement. Ne vous fiez pas trop à la protection du roi. Dans tous les cas, ne me compromettez pas avec la faculté de théologie. » (G. de Félice, Histoire des Protestants de France (6e éd.), p. 33.)

Mais le zèle de Louis de Berquin augmentait avec le danger. Loin d’adopter la politique prudente que lui conseillait Érasme, il eut recours à des mesures plus hardies encore. Non seulement il prêchait la vérité, mais il attaquait l’erreur. L’accusation d’hérésie que les romanistes lançaient contre lui, il la retournait contre eux. Ses adversaires les plus actifs et les plus violents étaient les savants et les moines de la Sorbonne, faculté de théologie de l’université de Paris, l’une des plus hautes autorités ecclésiastiques, non seulement de la ville, mais de la nation. Berquin tira des écrits de ces docteurs douze propositions qu’il déclara publiquement « contraires aux Écritures et par conséquent hérétiques »; et il demanda au roi de se faire juge de la controverse.

Le monarque, heureux de mettre à l’épreuve la puissance et la finesse des champions adverses, aussi bien que d’humilier l’orgueil et la morgue des moines, enjoignit aux romanistes de défendre leur cause par la Parole de Dieu. Ces derniers savaient que cette arme ne les servirait guère; l’emprisonnement, la torture et le bûcher leur étaient plus familiers. Maintenant, les rôles étaient renversés, et ils se voyaient sur le point de tomber dans la fosse qu’ils avaient creusée à l’intention de Berquin. Ils se demandaient avec inquiétude comment ils sortiraient de cette impasse.

À ce moment, on trouva, à l’angle d’une rue, une image mutilée de la Vierge. L’émotion fut grande dans la ville. Des foules accoururent sur les lieux, jetant des cris de douleur et d’indignation. Le roi fut profondément affecté, et les moines ne manquèrent pas de tirer parti de cet incident. « Ce sont là les fruits des doctrines du chevalier, s’écrièrent-ils; tout est sur le point de s’écrouler par cette conspiration luthérienne : la religion, les lois, le trône lui-même. »

Louis de Berquin fut de nouveau arrêté. François Ier ayant quitté Paris pour Blois, les moines purent agir à leur guise. Le réformateur fut jugé et condamné à mort. Dans la crainte que le roi n’intervînt une fois encore, la sentence fut exécutée le jour même où elle fut prononcée. À midi sonné, il fut conduit au lieu de l’exécution. Une foule immense se réunit pour assister à sa mort. Plusieurs constatèrent avec épouvante que la victime avait été choisie parmi les hommes les plus nobles et les plus illustres de France. L’effroi, l’indignation, le mépris et la haine se lisaient sur bien des visages; mais il y avait là un homme sur les traits duquel ne planait aucune ombre. Les pensées du martyr étaient bien éloignées de cette scène de tumulte; il était pénétré du sentiment de la présence de Dieu. Il ne prenait garde ni à la grossière charrette sur laquelle on l’avait hissé, ni aux visages rébarbatifs de ses tortionnaires, ni à la mort douloureuse vers laquelle il marchait. Celui qui était mort, et qui vit aux siècles des siècles, qui tient les clés de la mort et du séjour des morts était à ses côtés. Le visage du prisonnier rayonnait de la lumière et de la paix du ciel. Revêtu de son plus beau costume -- une robe de velours, des vêtements de satin et damas et des chausses d’or (Merle d’Aubigné, Hist. de la Réformation au temps de Calvin, liv. II, chap. XVI, p. 60.) -- il allait rendre témoignage de sa foi en présence du rois des rois et de l’univers, et rien ne devait démentir sa joie.

Tandis que le cortège avançait lentement dans les rues encombrées, on était frappé du calme, de la paix, voire du joyeux triomphe que révélait toute l’attitude de ce noble. « Vous eussiez dit, raconte Érasme d’après un témoin oculaire, qu’il était dans un temple à méditer sur les choses saintes. »

Arrivé au bûcher, le martyr tenta de parler à la foule, mais les moines, qui redoutaient son éloquence, couvrirent sa voix en poussant des cris, tandis que les soldats faisaient entendre le cliquetis de leurs armes. » Ainsi la Sorbonne de 1529, la plus haute autorité littéraire et ecclésiastique de France, avait donné à la commune de Paris de 1793 le lâche exemple d’étouffer sur l’échafaud les paroles sacrées des mourants. » (G. de Félice, ouv. cité, p. 34.)

Louis de Berquin fut étranglé et son corps livré aux flammes. La nouvelle de sa mort eut un contrecoup douloureux chez les amis de la Réforme dans toute la France. Mais son exemple ne fut pas perdu. « Nous voulons, se disaient l’un à l’autre les hommes et les femmes de la Réforme, nous voulons aller au-devant de la mort d’un bon coeur, n’ayant en vue que la vie qui vient après elle. »

Privés du droit de prêcher à Meaux, les réformateurs se rendirent dans d’autres champs de travail. Lefèvre ne tarda pas à passer en Allemagne. Farel, rentré en Dauphiné, porta la Parole de vie à Gap et dans les environs, où il avait passé son enfance. On y avait déjà appris ce qui se passait à Meaux, et les vérités que le réformateur annonçait avec une grande hardiesse trouvèrent des auditeurs. Mais, bientôt, les autorités s’émurent et le bannirent de la ville. Ne pouvant plus travailler publiquement, il parcourait les plaines et les villages, enseignant dans les maisons particulières. « Et s’il y courait quelque danger, ces forêts, ces grottes, ces rochers escarpés qu’il avait si souvent parcourus dans sa jeunesse... lui offraient un asile. » Dieu le préparait en vue de plus grandes épreuves. Les « croix, les persécutions, les machinations de Satan que l’on m’annonçait ne m’ont pas manqué, dit-il; elles sont même beaucoup plus fortes que de moi-même je n’eusse pu les supporter; mais Dieu est mon Père, il m’a fourni et me fournira toujours les forces don’t j’ai besoin ».

Comme aux jours apostoliques, la persécution avait « plutôt contribué aux progrès de l’Évangile ». (
Philippiens 1.12 ) Chassés de Paris et de Meaux, « ceux qui avaient été dispersés allaient de lieu en lieu, annonçant la bonne nouvelle de la parole ». ( Actes 8.4 ) C’est ainsi que la lumière fut portée dans les provinces les plus reculées de France.

Mais Dieu préparait d’autres ouvriers pour Sa cause. Dans une des écoles de Paris, un jeune homme calme et réfléchi, doué d’un esprit pénétrant, se faisait remarquer par la pureté de ses moeurs, par son ardeur à l’étude et par sa piété. C’était Jean Calvin. Ses talents et son application ne tardèrent pas à faire de lui l’honneur du collège de la Marche, et ses supérieurs se flattaient de l’espoir qu’il deviendrait l’un des plus distingués défenseurs de l’Église. Mais un rayon de lumière illumina la profondeur des ténèbres répandues par la scolastique et la superstition dans l’esprit du jeune homme. Il avait entendu, non sans effroi, parler de la nouvelle doctrine et ne doutait pas que les hérétiques n’eussent largement mérité le bûcher sur lequel on les faisait monter. Sans le vouloir, il fut mis face à face avec l’hérésie et se vit contraint de confronter la théologie romaine avec l’enseignement protestant.

Calvin avait à Paris un cousin -- connu sous le nom d’Olivétan -- qui avait accepté la Réforme. Les deux jeunes gens se rencontraient souvent pour discuter ensemble des questions qui divisaient la chrétienté. « Il y a beaucoup de religions fausses, disait Olivétan; une seule est vraie. Les fausses, ce sont celles que les hommes ont inventées et selon lesquelles nos propres oeuvres nous sauvent; la vraie, c’est celle qui vient de Dieu, selon laquelle le salut est donné gratuitement d’en haut... -- Je ne veux pas de vos doctrines, répondait Calvin; leur nouveauté m’offense; je ne puis vous écouter. Vous imaginez-vous que j’aie vécu toute ma vie dans l’erreur?... » (Merle d’Aubigné, Hist. de la Réformation au temps de Calvin, liv. I, p. 565, 566.)

Cependant, dans l’esprit du jeune étudiant, une semence avait été jetée dont il ne pouvait se débarrasser. Seul dans sa chambre, il réfléchissait aux paroles de son cousin. Bientôt convaincu de péché, il se vit sans intercesseur en présence d’un Dieu saint et juste. La médiation des saints, ses bonnes oeuvres et les cérémonies de l’Église étant incapables d’expier ses péchés, il ne voyait devant lui que ténèbres et désespoir. En vain des docteurs de l’Église s’efforcèrent-ils de le rassurer. En vain eut-il recours à la confession et à la pénitence; rien ne parvenait à le réconcilier avec Dieu.

En proie à ces luttes stériles, Calvin, passant un jour sur une place publique, eut l’occasion d’assister au supplice d’un hérétique condamné au bûcher et fut frappé de l’expression de paix que respirait le visage du martyr. Au milieu de ses souffrances et, ce qui était pire, sous la redoutable excommunication de l’Église, le condamné manifestait une foi et une sérénité que le jeune homme mettait péniblement en contraste avec son désespoir, avec les ténèbres où il tâtonnait, lui, le strict observateur des ordonnances de l’Église. Sachant que les hérétiques fondaient leur foi sur les saintes Écritures, il prit la résolution de les étudier pour y découvrir, si possible, le secret de leur joie.

Il y trouva Jésus-Christ. « O Père! s’écria-t-il, son sacrifice a apaisé ta colère; son sang a nettoyé mes souillures; sa croix a porté ma malédiction; sa mort a satisfait pour moi.... Nous nous étions forgé plusieurs inutiles sottises...; mais tu as mis devant moi ta Parole comme un flambeau, et tu as touché mon coeur afin que j’eusse en abomination tout autre mérite que celui de Jésus. » (Id., p. 575.)

Calvin avait été destiné à la prêtrise. À l’âge de douze ans, nommé chapelain de la petite église de la Gésine, il avait été tonsuré selon les canons de l’Église par l’évêque de Noyon. Il n’avait pas reçu les ordres, ni rempli de fonctions sacerdotales, mais il était entré dans le clergé et portait le titre de sa charge, dont il recevait les bénéfices.

Voyant qu’il ne pouvait plus devenir prêtre, il se tourna vers l’étude du droit, dessein qu’il abandonna bientôt pour se consacrer entièrement à l’Évangile. Il hésitait toutefois à devenir prédicateur. Naturellement timide, il avait une haute idée des responsabilités de cette vocation et songeait à poursuivre ses études. L’insistance de ses amis finit cependant par vaincre ses scrupules. « C’est une chose merveilleuse, disait-il, qu’un être de si basse extraction puisse être élevé à une telle dignité. »

Prudemment, il s’était mis à l’oeuvre et ses paroles étaient semblables à la rosée qui rafraîchit la terre. Obligé de quitter Paris, il avait cherché un refuge à Angoulême chez la princesse Marguerite de Navarre, amie et protectrice de l’Évangile. Là, Calvin se remit au travail, allant de maison en maison, ouvrant l’Écriture sainte devant les familles assemblées et leur présentant les vérités du salut. Ceux qui entendaient ce jeune homme aimable et modeste en parlaient à d’autres, et bientôt l’évangéliste, quittant la ville, se rendit dans les villages et les hameaux. Accueilli dans les châteaux comme dans les chaumières, il jeta ainsi les fondements de plusieurs églises qui devaient rendre un courageux témoignage à la vérité.

Quelques mois plus tard, il se retrouvait à Paris, où une agitation insolite régnait dans les milieux intellectuels. L’étude des langues anciennes avait attiré l’attention sur les saintes Lettres, et maints savants dont le coeur n’était pas touché par la grâce discutaient vivement la vérité et, parfois même, combattaient les champions du romanisme. Bien que passé maître dans les controverses théologiques, Calvin avait une mission plus élevée que celle de ces bruyants dialecticiens. Mais les esprits étaient agités et le moment était propice pour leur présenter la vérité. Pendant que les salles des universités retentissaient de la clameur des disputes théologiques, Calvin allait de maison en maison expliquant les Écritures et ne parlant que de Jésus et de Jésus crucifié.

Par la grâce de Dieu, Paris devait recevoir une nouvelle invitation au festin évangélique. L’appel de Lefèvre et de Farel ayant été rejeté, le message devait encore être présenté dans la capitale à toutes les classes de la société. Sous l’influence de préoccupations politiques, le roi n’avait pas encore pris tout à fait position avec Rome contre la Réforme. Sa soeur Marguerite, nourrissant toujours l’espoir de voir le protestantisme triompher en France, voulut que la foi réformée fût annoncée à Paris. En l’absence du roi, elle ordonna à un ministre protestant, Gérard Roussel, de prêcher dans les églises de la capitale. Le haut clergé s’y étant opposé, la princesse ouvrit les portes du Louvre, y fit transformer un appartement en chapelle et annonça qu’il y aurait prédication chaque jour à une heure déterminée. Des foules accoururent. La chapelle était bondée de gens de tous rangs et l’auditoire refluait dans les antichambres et les vestibules. Nobles, diplomates, avocats, marchands et artisans s’y réunissaient chaque jour par milliers. Loin d’interdire ces assemblées, le roi ordonna que deux des églises de Paris leur fussent ouvertes. Jamais encore la ville n’avait été aussi remuée par la Parole de Dieu : L’Esprit de vie venu d’en haut semblait passer sur le peuple. La tempérance, la chasteté, l’ordre et l’industrie succédaient à l’ivrognerie, au libertinage, aux querelles et à l’indolence.

Mais la hiérarchie ne restait pas inactive. Le roi refusant encore d’interdire les prédications, elle se tourna vers la populace. Rien ne fut négligé pour exciter les craintes, les préjugés et le fanatisme des foules ignorantes et superstitieuses. Aveuglément soumis à ses faux docteurs, Paris, comme autrefois Jérusalem, « ne connut pas; le temps où [il] était visité, ni les choses qui appartenaient à sa paix ». Deux années durant, la Parole de Dieu fut prêchée dans la capitale. Beaucoup de personnes acceptèrent l’Évangile, mais la majorité le rejeta. François Ier ne s’était montré tolérant que dans des vues politiques et le clergé réussit à reprendre son ascendant. De nouveau, les églises se fermèrent et les bûchers s’allumèrent.
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23 septembre 2005 5 23 /09 /septembre /2005 00:00

LA PROTESTATION DES PRINCES

L’une des plus nobles manifestations en faveur de la Réforme fut la protestation des princes chrétiens d‘Allemagne à la diète de Spire, en 1529. Le courage, la foi et la fermeté de ces hommes de Dieu ont assuré la liberté de conscience aux siècles suivants. Cette protestation mémorable, dont les principes constituent « l’essence même du protestantisme », donna son nom aux adhérents de la Réforme dans le monde entier.

Malgré l’édit de Worms déclarant Luther hors la loi et prohibant sa doctrine, le régime de la tolérance religieuse avait jusque-là prévalu dans l’empire. La divine Providence avait tenu en échec les forces opposées à la vérité. Chaque fois que Charles Quint, bien déterminé à étouffer la Réforme, étendait la main, le coup était détourné. À plusieurs reprises déjà, la perte de ceux qui osaient résister à Rome avait paru imminente; mais, au moment critique, une diversion survenait : ou bien c’étaient les armées turques qui faisaient leur apparition sur la frontière orientale; ou bien c’étaient le roi de France et le pape lui-même qui, jaloux de la puissance croissante de l’empereur, lui faisaient la guerre. Les luttes et les complications internationales donnaient ainsi à la Réforme le temps de se consolider et de s’étendre.

Le moment vint pourtant où les rois catholiques s’entendirent pour faire cause commune contre la Réforme. La première diète de Spire, en 1526, avait laissé à chaque état pleine liberté en matière religieuse jusqu’à la convocation d’un concile général. Mais dès que le danger qui lui avait arraché cette concession fut passé, l’empereur s’empressa de convoquer à Spire, en 1529, une seconde diète dont le but était d’extirper l’hérésie. Il fallait tâcher d’engager les princes à se liguer à l’amiable pour étouffer l’hérésie; si ce plan échouait, Charles Quint était prêt à tirer l’épée.

Grande était la joie des partisans de Rome. Ils vinrent en grand nombre à Spire en 1529, manifestant ouvertement leur hostilité contre les Réformés et leurs protecteurs. « Nous sommes l’exécration et la balayure du monde, disait Mélanchthon, mais Jésus-Christ surveille Son pauvre peuple et le sauvera. « On alla jusqu’à défendre aux princes réformés présents à la diète de faire prêcher l’Évangile dans leur domicile particulier. Mais la population de Spire avait soif d’entendre la Parole de Dieu et, en dépit de cette interdiction, des milliers d’auditeurs accouraient aux services qui avaient lieu dans la chapelle de l’électeur de Saxe.

Cela suffit pour précipiter la crise. Un message impérial annonça à la diète que la résolution assurant la liberté religieuse ayant été l’occasion de grands désordres, l’empereur en exigeait l’annulation. Cet acte arbitraire jeta l’indignation et l’alarme parmi les princes évangéliques. L’un d’eux s’écria : « Le Christ est de nouveau tombé entre les mains de Caïphe et de Pilate. » Le langage des romanistes redoublait de violence. « Les Turcs valent mieux que les Luthériens, disait Faber; car les Turcs observent les jeûnes et les Luthériens les violent. S’il faut choisir entre les saintes Écritures de Dieu et les vieilles erreurs de l’Église, ce sont les premières qu’il faut rejeter. » « Chaque jour, en pleine assemblée, écrivait Mélanchthon, Faber nous lance quelque nouveau projectile. »

La tolérance religieuse avait été légalement reconnue, les États évangéliques étaient résolus à défendre leurs droits. Luther, qui se trouvait encore sous le coup de l’édit de Worms, ne put paraître à Spire; mais il y était remplacé par ses collaborateurs et par des princes que Dieu avait suscités pour soutenir sa cause en cette occurrence. Le noble Frédéric de Saxe, protecteur de Luther, était mort; mais le duc Jean, son frère et successeur, avait joyeusement accueilli la Réforme; et, bien que pacifique, il déployait une grande énergie et un grand courage quand il s’agissait des intérêts de la foi.

Les prélats exigeaient que les États réformés se soumissent implicitement à la juridiction romaine. Quant aux réformateurs, ils se réclamaient de la liberté qui leur avait été octroyée. Ils ne pouvaient admettre que les États qui avaient embrassé la Parole de Dieu avec enthousiasme fussent de nouveau placés sous le joug de Rome.

On finit par proposer le compromis suivant : là où la Réforme n’avait pas été établie, l’édit de Worms devait être rigoureusement appliqué; mais « là où l’on ne pourrait l’imposer sans risque de révolte, on ne devait introduire aucune réforme, ni toucher à aucun point controversé; la célébration de la messe devait être tolérée, mais on ne permettrait à aucun catholique d’embrasser le luthéranisme ". Ces mesures furent adoptées par la diète à la grande satisfaction du clergé catholique.

Si cet édit était entré en vigueur, « la Réforme n’eût pu ni s’établir dans les lieux où elle n’avait pas encore pénétré, ni s’édifier sur de solides fondements dans ceux où elle existait déjà; la restauration de la hiérarchie romaine... y eût infailliblement ramené les anciens abus. La moindre infraction faite à une ordonnance aussi vexatoire eût fourni aux papistes un prétexte pour achever de détruire une oeuvre déjà fortement ébranlée. La liberté de la parole eût été supprimée. Toute conversion nouvelle allait devenir un crime. Et l’on demandait aux amis de la Réforme de souscrire immédiatement à toutes ces restrictions et prohibitions. » Les espérances du monde semblaient être sur le point de s’écrouler.

Réunis en consultation, les membres du parti évangélique se regardaient avec stupeur. Ils se demandaient, l’un à l’autre : « Que faire? » De très graves intérêts étaient en jeu pour le monde. « Les chefs de la Réforme se soumettront-ils? Accepteront-ils cet édit? Il serait facile, à cette heure de crise, de faire un faux pas. Que de bonnes raisons, que de prétextes plausibles n’eût-on pas pu trouver pour se soumettre! On assurait aux princes luthériens le libre exercice de leur religion. Le même droit était accordé à tous ceux de leurs sujets qui avaient adopté la Réforme avant l’édit. Cela ne devait-il pas les satisfaire? Combien de périls la soumission n’épargnerait-elle pas? En revanche, à quels dangers et à quels hasards la résistance ne devait-elle pas les exposer! Qui sait les avantages que l’avenir peut nous apporter? Acceptons la paix; emparons-nous du rameau d’olivier que Rome nous tend; et pansons ainsi les plaies de l’Allemagne. C’est par de semblables raisonnements que les réformateurs eussent pu justifier une ligne de conduite qui eût assuré, à brève échéance, la ruine de la cause protestante.

« Fort heureusement, ils ne perdirent pas de vue le principe mis à la base de l’accord proposé. Quel était ce principe? C’était, pour Rome, le droit de contraindre les consciences et d’interdire le libre examen. La liberté de conscience était bien assurée aux princes réformés et à leurs sujets, mais comme une faveur spéciale et non pas comme un droit. À part ceux qui étaient compris dans cette exception, tous restaient sous le joug de l’autorité; Rome continuait à être le juge infaillible de la foi. La conscience était éliminée. Accepter le compromis proposé, c’était admettre que la liberté de conscience n’était légitime que dans la Saxe réformée et que, pour le reste de la chrétienté, le libre examen et la profession de la foi réformée étaient des crimes dignes de la prison et du bûcher. Pouvait-on donner des limites géographiques à la liberté religieuse? Allait-on admettre que la Réforme avait fait son dernier converti, qu’elle avait conquis son dernier arpent, et que, partout ailleurs, l’empire de Rome devait être éternel? Les réformateurs allaient-ils devenir complices de la mort de centaines et de milliers de gens qui, au terme de cette convention, devaient être immolés dans tous les pays soumis à l’Église romaine? Allaient-ils, à cette heure suprême, trahir la cause de l’Évangile et les libertés de la chrétienté? » (Wylie, liv. IX, chap. xv.) « Non! Plutôt tout endurer, tout sacrifier, jusqu’à leurs États, leur couronne et leur vie! »

« Rejetons cet arrêté, dirent les princes; dans les questions de conscience, la majorité n’a aucun pouvoir. » « C’est au décret de 1526, ajoutèrent les villes, que l’on doit la paix dont jouit l’empire; l’abolir, c’est jeter l’Allemagne dans le trouble et la division. Jusqu’au concile, la diète n’a d’autre compétence que de maintenir la liberté religieuse. « Protéger la liberté de conscience, voilà le devoir de l’État et la limite de son autorité en matière religieuse. Tout gouvernement civil qui, aujourd’hui, tente de régler ou d’imposer des observances religieuses abolit le principe pour lequel les chrétiens évangéliques ont si noblement combattu.

Déterminés à briser ce qu’ils appelaient « une audacieuse opiniâtreté », les papistes commencèrent par semer la division parmi les partisans de la Réforme, en intimidant ceux qui ne s’étaient pas encore ouvertement déclarés en sa faveur. Les représentants des villes libres, appelés à comparaître devant la diète, et mis en demeure de déclarer s’ils acceptaient les termes de l’arrêt, demandèrent en vain un délai. Le vote prouva que près de la moitié d’entre eux étaient pour la Réforme. Ceux qui se refusaient ainsi à sacrifier la liberté de conscience et les droits du libre-examen ne se dissimulaient pas qu’ils s’exposaient aux critiques, à la condamnation et à la persécution. « Il faudra, dit l’un d’eux, ou renier la Parole de Dieu, ou... être brûlés. »

Le roi Ferdinand, représentant de l’empereur à la diète, comprit que, s’il ne réussissait pas à amener les princes à accepter et à soutenir le décret, celui-ci occasionnerait de sérieuses divisions. Et se doutant bien qu’user de la contrainte avec de tels hommes, c’était les rendre plus déterminés encore, il tenta de les persuader, et « supplia les princes d’accepter le décret, les assurant que l’empereur leur en saurait un gré infini ». Ces hommes courageux, s’inclinant devant une autorité supérieure à celle des rois de la terre, répondirent avec calme : « Nous obéirons à l’empereur dans tout ce qui peut contribuer au maintien de la paix et à l’honneur de Dieu. »

Sans tenir compte de cette déclaration, le roi annonça enfin, en pleine diète, « que l’édit allait être rédigé sous forme de décret impérial ». Puis il annonça à l’électeur de Saxe et à ses amis qu’ « il ne leur restait plus qu’à se soumettre à la majorité ». Cela dit, il se retira de l’assemblée, sans donner aux réformateurs l’occasion de lui répondre. En vain, ils lui envoyèrent une députation pour le prier de revenir. « C’est une affaire réglée, répondit le roi, il n’y a plus qu’à se soumettre. »

Bien que le parti impérial sût que les princes chrétiens étaient déterminés à considérer les saintes Écritures comme supérieures aux doctrines et aux lois humaines, et que là où ce principe était reconnu l’autorité du pape serait tôt ou tard abolie, il croyait que la cause de l’empereur et du pape était la plus forte. Si les réformateurs avaient compté sur le seul secours de l’homme, ils eussent été aussi impuissants que les partisans du pape le supposaient. Mais leur force allait se révéler. Ils en appelèrent « du décret de la diète à la Parole de Dieu, et de l’empereur Charles à Jésus-Christ, le Roi des rois et le Seigneur des seigneurs ».

Sans tenir compte de l’absence de Ferdinand qui n’avait pas respecté leur liberté de conscience, ils rédigèrent et présentèrent sans délai devant l’assemblée nationale la solennelle déclaration suivante :

« Nous PROTESTONS par les présentes, devant Dieu, notre unique Créateur, Conservateur, Rédempteur et Sauveur, qui un jour sera notre Juge, ainsi que devant tous les hommes et toutes les créatures, que, pour nous et pour les nôtres, nous ne consentons ni n’adhérons en aucune manière au décret proposé, dans la mesure où il est contraire à Dieu, à sa sainte Parole, à notre bonne conscience et au salut de nos âmes. Quoi! nous déclarerions, en adhérant à cet édit, que si le Dieu tout-puissant appelle un homme à sa connaissance, cet homme n’est pas libre de la recevoir!... »

Ils ajoutaient: « Il n’est de doctrine certaine que celle qui est conforme à la Parole de Dieu;... le Seigneur défend d’en enseigner une autre;... chaque texte de la sainte Écriture devant être expliqué par d’autres textes plus clairs, ce saint Livre est, dans toutes les choses nécessaires au chrétien, facile et propre à dissiper les ténèbres. Nous sommes donc résolus, avec la grâce de Dieu, à maintenir la prédication pure et exclusive de sa seule Parole, telle qu’elle est contenue dans les livres bibliques de l’Ancien et du Nouveau Testament, sans rien ajouter qui lui soit contraire. Cette Parole est la seule vérité; elle est la norme assurée de toute doctrine et de toute vie, et ne peut jamais ni faillir ni se tromper. Celui qui bâtit sur ce fondement résistera à toutes les puissances de l’enfer, tandis que toutes les vanités humaines qu’on lui oppose tomberont devant la face de Dieu.

» Voilà pourquoi nous rejetons le joug qu’on nous impose... En même temps, nous nous flattons que sa Majesté impériale se comportera à notre égard comme un prince chrétien qui aime Dieu par-dessus toutes choses; et nous nous déclarons prêts à lui rendre, ainsi qu’à vous tous, gracieux seigneurs, toute l’affection et toute l’obéissance qui sont notre juste et légitime devoir. »

Cette lecture produisit une vive impression sur la diète. La hardiesse des protestataires étonna et alarma la majorité. L’avenir leur apparut sombre et orageux. Les dissensions, les conflits et l’effusion de sang paraissaient inévitables. Les réformateurs, au contraire, certains de la justice de leur cause, et se reposant sur le bras du Tout-Puissant, étaient remplis d’un courage inébranlable.

« Les principes contenus dans cette célèbre Protestation... constituent l’essence même du protestantisme. Elle s’élève contre deux abus de l’homme dans les choses de la foi : l’intrusion du magistrat civil et l’autorité arbitraire du clergé. À la place de ces deux abus, le protestantisme établit, en face du magistrat, le pouvoir de la conscience; et en face du clergé, l’autorité de la Parole de Dieu. D’abord, il récuse le pouvoir civil dans les choses divines et dit, comme les apôtres et les prophètes : Il faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes. Sans porter atteinte à la couronne de Charles Quint, il maintient la couronne de Jésus-Christ. Mais il va plus loin: il établit que tout enseignement humain doit être subordonné aux oracles de Dieu. « Les protestataires ne prétendaient pas seulement au droit de croire et de pratiquer leur foi, mais aussi à celui d’exprimer librement ce qu’ils estimaient être la vérité; et ils contestaient aux prêtres et aux magistrats le droit de les en priver. La protestation de Spire s’élevait solennellement contre l’intolérance religieuse et affirmait catégoriquement le droit de tout homme à servir Dieu selon sa conscience.

Cette déclaration, bientôt gravée dans des milliers de mémoires, fut enregistrée dans les livres du ciel, d’où aucun effort humain ne pouvait l’effacer. Toute l’Allemagne évangélique adopta la protestation comme l’expression de sa foi. Dans ce manifeste, chacun voyait le présage d’une ère nouvelle et meilleure. L’un des princes dit aux signataires de Spire : « Que le Dieu tout-puissant qui vous a fait la grâce de le confesser publiquement, librement et sans aucune crainte vous conserve dans cette fermeté chrétienne jusqu’au jour de l’éternité. »

Si, après avoir obtenu un certain succès, la Réforme avait consenti à temporiser pour obtenir la faveur du monde, elle eût été infidèle à Dieu et à elle-même, et eût ainsi préparé sa ruine. L’histoire de ces nobles réformateurs contient un enseignement pour tous les siècles à venir. La tactique de Satan contre Dieu et contre Sa Parole n’a pas changé; il est tout aussi opposé aujourd’hui qu’au seizième siècle à ce que la Parole de Dieu soit la règle de la foi et de la vie. Il existe, de nos jours, une forte tendance à s’éloigner de la saine doctrine; il est donc nécessaire de revenir au grand principe protestant : les Écritures seule règle de la foi et de la vie. La puissance antichrétienne rejetée par les protestataires de Spire travaille avec une énergie accrue à reconquérir sa suprématie perdue. Un attachement indéfectible à la Parole de Dieu, tel celui dont firent preuve les réformateurs, est, à cette heure de crise, la seule espérance de toute oeuvre de réforme.

Divers indices faisaient craindre pour la sécurité des protestants; certains faits, en revanche, montraient que la main de Dieu était prête à les protéger. Vers ce temps-là, « Mélanchthon conduisait précipitamment vers le Rhin, à travers les rues de Spire, son ami Simon Grynéus, le pressant de traverser le fleuve. Comme celui-ci s’étonnait d’une telle hâte, Mélanchthon lui dit : 'Un vieillard d’une apparence grave et solennelle, mais qui m’est inconnu, vient de se présenter à moi et m’a dit : Dans un instant, des archers, envoyés par Ferdinand, vont arrêter Simon Grynéus.' »

Ce même jour, Grynéus, scandalisé par un sermon de Faber, l’un des principaux docteurs catholiques, s’était rendu chez lui et l’avait supplié de ne plus faire la guerre à la vérité. Faber avait dissimulé sa colère, mais s’était aussitôt rendu chez le roi et il avait obtenu des ordres contre l’importun professeur de Heidelberg. Mélanchthon ne doutait pas que Dieu avait sauvé son ami par l’envoi d’un de ses saints anges. « Immobile au bord du Rhin, il attendait que les eaux du fleuve eussent dérobé Grynéus à ses persécuteurs. Enfin, s’écria-t-il, en le voyant sur l’autre bord, le voilà arraché aux dents cruelles de ceux qui boivent le sang innocent. » De retour dans sa maison, Mélanchthon apprit que des archers venaient de fouiller sa demeure, à la recherche de Grynéus.

La Réforme devait, d’une manière plus pressante encore, s’imposer à l’attention des grands de la terre. Le roi Ferdinand ayant refusé une audience aux princes évangéliques, ces derniers devaient avoir l’occasion de présenter leur cause devant l’empereur et les dignitaires de l’Église et de l’État réunis. Pour apaiser les dissensions qui troublaient l’empire un an après la protestation de Spire, Charles Quint convoqua à Augsbourg une diète qu’il voulut présider en personne. Les chefs protestants y furent convoqués.

De grands dangers menaçaient la Réforme, mais ses amis et ses défenseurs remettaient leur cause entre les mains de Dieu et s'engageaient à tenir ferme pour l’Évangile. L’entourage de l’électeur de Saxe lui conseillait de ne pas s’y rendre. L’empereur, lui disait-on, convoque les princes pour leur tendre un piège. « N’est-ce pas courir un trop grand risque, disaient-ils, que d’aller s’enfermer dans les murs d’une ville avec un puissant ennemi? » D’autres lui disaient, pleins d’une noble confiance : « Que les princes se comportent seulement avec courage, et la cause de Dieu sera sauvée! » « Dieu est fidèle, et il ne nous abandonnera pas », disait Luther. Accompagné de sa suite, l’électeur se mit en route pour Augsbourg. Tous connaissaient le péril que courait ce prince, et beaucoup se rendaient à la diète le coeur troublé par de sombres pressentiments. Mais Luther, qui les accompagna jusqu’à Cobourg, ranima leur foi par le chant du fameux cantique : « C’est un rempart que notre Dieu », écrit en cours de route. Maint lugubre présage fut dissipé, et maint coeur accablé fut soulagé à l’ouïe de ces strophes immortelles.

Les princes réformés avaient décidé de présenter à la diète un exposé systématique de leur foi, avec les passages des saintes Écritures à l’appui. Cette confession, rédigée par Luther, Mélanchthon et leurs collaborateurs, fut adoptée comme l’exposé de leurs convictions religieuses par les protestants réunis, qui apposèrent leurs signatures sur cet important document. C’était un moment solennel et critique. Les réformateurs désiraient surtout ne pas mêler leur cause à la politique. Ils étaient convaincus que la Réforme ne devait pas exercer d’influence étrangère à celle de la Parole de Dieu.

Aussi, comme les princes s’avançaient pour signer la confession, Mélanchthon s’interposa en disant : « Ceci regarde les théologiens et les ministres; réservons d’autres questions à l’autorité des grands de la terre. À Dieu ne plaise que vous m’excluiez! rétorqua l’électeur Jean de Saxe; je suis prêt à faire mon devoir sans m’inquiéter de ma couronne; je veux confesser le Seigneur. Mon chapeau électoral et mon hermine ne valent pas pour moi la croix de Jésus-Christ. Je laisserai sur la terre ces insignes de ma grandeur, mais la croix de mon Maître m’accompagnera jusqu’aux étoiles! » Cela dit, il apposa sa signature. Un autre dit : « Si l’honneur de Jésus-Christ, mon Seigneur, le requiert, je suis prêt à laisser derrière moi mes biens et ma vie.... Plutôt renoncer à mes sujets et à mes États, plutôt partir du pays de mes pères un bâton à la main, plutôt gagner ma vie en ôtant la poussière des souliers de l’étranger, que de recevoir une doctrine différente de celle qui est contenue dans cette confession! » Telles étaient la foi et l’intrépidité de ces hommes de Dieu.

Le moment de comparaître devant l’empereur arriva enfin. Charles Quint, assis sur son trône, et entouré des électeurs et des princes, accorda audience aux réformateurs protestants. Ces derniers donnèrent lecture de leur confession de foi. L’auguste assemblée entendit un clair exposé de la vérité évangélique et l’énumération des erreurs de l’Église papale. C’est à juste titre que l’on a appelé cette journée, « le plus grand jour de la Réforme, et l’un des plus beaux de l’histoire du christianisme et de celle de l’humanité ».

Quelques courtes années seulement s’étaient écoulées depuis que le moine de Wittenberg avait dû se présenter seul devant la diète de Worms. Maintenant, à sa place, comparaissaient les princes les plus nobles et les plus puissants de l’empire. Luther n’avait pas été autorisé à se rendre à Augsbourg, mais il s’y trouvait par ses prières et par ses paroles : « Je tressaille de joie, disait-il, de ce qu’il m’est donné de vivre à une époque où Jésus-Christ est publiquement exalté par de si illustres confesseurs, et dans une si glorieuse assemblée. » Ainsi s’accomplit cette déclaration de l’Écriture : « Je parlerai de tes préceptes devant les rois, et je ne rougirai point. » (
Psaume 119.46 )

Au temps de l’apôtre Paul, et grâce à sa captivité, l’Évangile avait été porté dans la ville impériale et jusqu’à la cour. De même, en ce jour mémorable, le message que l’empereur avait défendu de prêcher du haut de la chaire était annoncé dans son palais. Les paroles que plusieurs avaient considérées comme malséantes devant les serviteurs, étaient écoutées avec étonnement par les maîtres de la terre. Rois et grands seigneurs formaient l’auditoire; des princes couronnés jouaient le rôle de prédicateurs, et le sermon était consacré à la vie éternelle. « Depuis le temps des apôtres, disait-on, il n’a pas eu d’oeuvre plus grande, ni de confession plus magnifique. »

« Tout ce que les Luthériens ont dit est vrai, s’écriait l’évêque d’Augsbourg; nous ne pouvons le nier. » « Pouvez-vous, avec de bonnes raisons, réfuter la confession de foi établie par l’électeur et ses alliés? demandait-on au docteur Eck.. Avec les écrits des apôtres et des prophètes, non...; mais avec ceux des Pères et des conciles, oui! Je comprends, reprit vivement son interlocuteur; selon vous, les luthériens sont dans l’Écriture, et nous en dehors. »

Quelques princes allemands furent gagnés à la foi réformée. L’empereur lui-même déclara que les articles protestants exprimaient réellement la vérité. La confession fut traduite en plusieurs langues et répandue dans toute l’Europe; elle a été, depuis, et jusqu’à nos jours, acceptée comme l’expression de leur foi par des millions de croyants.

Les fidèles serviteurs de Dieu ne travaillaient pas seuls. Alors que les « dominations, les autorités, les princes de ce monde de ténèbres et les esprits méchants dans les lieux célestes » se liguaient contre eux, le Seigneur ne les oubliait pas. Si leurs yeux avaient été ouverts, ils auraient vu, de même que le prophète Élisée, des preuves manifestes de la présence et du secours de Dieu. Quand son serviteur lui montrait les armées ennemies qui les entouraient et rendaient inutile toute tentative de fuite, le prophète, s’adressant à Dieu, avait prié : « Éternel, ouvre ses yeux, pour qu’il voie. » (
2 Rois 6.17 ) Et voici, la montagne était « pleine de chevaux et de chars de feu » tout autour d’Élisée. Les cohortes célestes étaient là pour protéger l’homme de Dieu. C’est ainsi que les anges veillaient sur les ouvriers de la Réforme.

Luther avait pour principe de ne pas recourir à la puissance séculière ni aux armes pour défendre la cause de Dieu. Il se réjouissait de voir l’Évangile confessé par les princes de l’empire; mais quand ces derniers proposèrent de faire une alliance défensive, il déclara que « la doctrine de l’Évangile devait être défendue par Dieu seul ». Il « croyait que moins les hommes s’en mêleraient, plus l’intervention divine serait éclatante ». Toutes les précautions humaines envisagées lui semblaient dictées par un coupable manque de foi.

Quand des ennemis puissants s’unissaient pour renverser la foi, quand des milliers d’épées semblaient prêtes à sortir du fourreau pour la faire disparaître, Luther écrivait : « Satan fait éclater sa fureur; des pontifes impies conspirent; et l’on nous menace de la guerre. Exhortez le peuple à combattre vaillamment devant le trône du Seigneur par la foi et par la prière, afin que nos ennemis, vaincus par l’Esprit de Dieu, soient contraints à la paix. Le premier besoin, le premier travail, c’est la prière; que le peuple sache qu’il est maintenant exposé aux tranchants des épées et aux fureurs du diable, et qu’il se mette à prier. »

Plus tard encore, faisant allusion à l’alliance projetée par les États évangéliques, Luther disait que « l’épée de l’Esprit » était la seule arme qu’il fallait employer dans cette guerre. Il écrivait, à l’électeur de Saxe : « Nous ne pouvons en conscience approuver l’alliance qu’on nous propose. Plutôt mourir dix fois que de voir notre Évangile faire couler une seule goutte de sang! Nous devons accepter d’être comme des brebis menées à la boucherie. La croix du Christ doit être portée. Que votre Altesse soit sans aucune crainte. Nous ferons plus par nos prières que nos ennemis par leurs fanfaronnades. Surtout, que vos mains ne se souillent pas du sang de vos adversaires. Si l’empereur exige qu’on nous livre à ses tribunaux, nous sommes prêts à comparaître. Vous ne pouvez pas défendre notre foi. C’est à ses risques et périls que chacun doit croire. »

La puissance qui ébranla le monde au temps de la Réforme provenait du sanctuaire de la prière. Dans une sainte assurance, les serviteurs de Dieu posèrent leur pied sur le rocher des promesses divines. Pendant la diète d’Augsbourg, Luther ne passa pas un jour sans consacrer à la prière trois des meilleures heures de la journée. Dans le secret de son cabinet de travail, il répandait son âme devant Dieu en paroles pleines d’adoration mêlées d’expressions de crainte et d’espérance. « Je sais que tu es notre Père et notre Dieu », disait le réformateur, « et que tu dissiperas les persécuteurs de tes enfants; car tu es toi-même en danger avec nous. Toute cette affaire est la tienne, et ce n’est que contraints par toi que nous y avons mis la main. Défends-nous donc, ô Père! »

Il écrivait à Mélanchthon, que rongeait l’inquiétude : « Grâce et paix par Jésus-Christ! Par Jésus-Christ, dis-je, et non par le monde! Amen. Je hais d’une haine véhémente ces soucis extrêmes qui te consument. Si la cause est injuste, abandonnons-la; si elle est juste, pourquoi ferions-nous mentir les promesses de celui qui nous commande de dormir sans crainte! Le Christ ne fera pas défaut à l’oeuvre de la justice et de la vérité. Il vit, il règne : par quelle crainte pouvons-nous être troublés? »

Dieu entendit les cris de Ses serviteurs. Il donna aux princes et aux ministres grâce et courage pour soutenir la vérité contre le prince des ténèbres de ce siècle. « Voici, je mets en Sion une pierre angulaire, choisie, précieuse; et celui qui croit en elle ne sera point confus. » (
1 Pierre 2.6 ) Les réformateurs protestants avaient édifié sur Jésus-Christ, et les portes de l’enfer ne prévalurent point sur eux.
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23 septembre 2005 5 23 /09 /septembre /2005 00:00

PROGRÈS DE LA RÉFORME EN ALLEMAGNE

La disparition mystérieuse de Luther avait jeté toute l’Allemagne dans la consternation. On se demandait ce qu’il était devenu. Les rumeurs les plus extravagantes circulaient. Beaucoup croyaient qu’il avait été assassiné. Il était pleuré, non seulement par ses partisans déclarés, mais aussi par bien des gens qui n’avaient pas encore pris position pour la Réforme. Et plusieurs juraient solennellement de venger sa mort.

Les dignitaires de l’Église virent avec terreur à quel point l’opinion publique leur était hostile. Après s’être réjouis de la mort présumée de Luther, ils ne tardèrent pas à désirer se mettre à l’abri de la colère du peuple. Les ennemis de Luther n’avaient pas été aussi déconcertés par ses actes les plus retentissants qu’ils ne l’étaient par sa disparition. Ceux qui, dans leur rage, avaient demandé le sang du hardi réformateur, étaient épouvantés maintenant qu’il n’était plus qu’un captif. « Le seul moyen qui nous reste pour sauver notre cause, disait l’un d’eux, c’est d’allumer des torches, d’aller chercher Luther dans le monde entier et de le rendre à la nation qui le réclame. » L’édit impérial semblait frappé d’impuissance et les légats du pape étaient indignés en constatant que cet édit retenait infiniment moins l’attention que le sort de leur adversaire.

La nouvelle que Luther était en sécurité, quoique prisonnier, calma les craintes populaires et enflamma l’enthousiasme en sa faveur. On lut ses écrits avec plus de ferveur. Ceux qui épousaient la cause du héros qui avait soutenu les droits de la Parole de Dieu dans des circonstances aussi tragiques augmentaient de plus en plus. La Réforme prenait de jour en jour des forces nouvelles. La semence que Luther avait jetée fructifiait de toutes parts. Son absence faisait ce que sa présence n’eût pu accomplir. En outre, ses collaborateurs sentaient sur eux une plus grande responsabilité maintenant que leur chef leur était enlevé. Animés d’une foi et d’une ardeur nouvelles, ils redoublaient d’efforts pour que l’oeuvre si noblement commencée ne souffrît pas de retard.

Mais Satan ne restait pas inactif. Comme il l’avait toujours fait dans des circonstances analogues, il tenta d’opposer à l’oeuvre de la Réforme une contrefaçon destinée à séduire et à perdre les âmes. De même qu’il y avait au premier siècle de l’Église de faux christs, il s’éleva au seizième siècle de faux prophètes.

Quelques hommes, vivement impressionnés par l’effervescence qui régnait dans le monde religieux, et imaginant avoir reçu des révélations du ciel, se dirent spécialement élus de Dieu pour parachever l’oeuvre de réforme ébauchée par Luther. En réalité, ils démolissaient ce que le réformateur avait édifié. Rejetant le grand principe qui était à la base de la Réforme : la Parole de Dieu prise comme unique règle de foi et de vie, ils substituaient à cette règle infaillible et immuable la norme variable et incertaine de leurs sentiments et de leurs impressions. Or, dès que l’on supprime la grande pierre de touche de la vérité et de l’erreur, rien n’empêche plus Satan de dominer à sa guise sur les esprits.

L’un de ces prophètes prétendait recevoir ses instructions de l’ange Gabriel. Un étudiant qui se joignit à lui abandonna ses études en déclarant que Dieu lui-même l’avait investi de sagesse pour expliquer les Écritures. D’autres, enclins au fanatisme, s’associèrent à eux. Ces enthousiastes provoquèrent une vive sensation. La prédication de Luther avait fait éprouver partout le besoin d’une réforme et, maintenant, ces âmes réellement honnêtes étaient séduites par les prétentions des nouveaux prophètes.

Les chefs du mouvement se rendirent à Wittenberg pour y présenter leur doctrine à Mélanchthon et à ses collègues. « Nous sommes envoyés de Dieu pour enseigner le peuple, dirent-ils. Nous avons avec le Seigneur des conversations familières; nous connaissons les choses à venir; en un mot, nous sommes apôtres et prophètes et nous en appelons au docteur Luther. »

Les réformateurs furent étonnés et perplexes. Il y avait là un élément qu’ils n’avaient jamais rencontré, et ils ne savaient quelle ligne de conduite adopter. « Il y a, disait Mélanchthon, des esprits extraordinaires dans ces hommes : mais quels esprits?... D’un côté, prenons garde d’éteindre l’Esprit de Dieu et, de l’autre, d’être séduits par l’esprit du diable. »

Les fruits du nouvel enseignement devinrent bientôt manifestes. Les gens en étaient arrivés à négliger les Écritures, et même à les rejeter entièrement. La confusion envahit les écoles. Méprisant toute discipline, les étudiants abandonnaient leurs études et quittaient l’Université. Des gens qui se croyaient appelés à ranimer et à diriger l’oeuvre de la Réforme ne réussissaient qu’à la conduire à deux doigts de sa perte. Reprenant confiance, les romanistes s’écriaient avec joie: « Encore un dernier effort, et la cause sera gagnée. »

Apprenant ce qui se passait, Luther, alarmé, écrivit de sa retraite de la Wartbourg : « J’ai toujours pensé que Satan nous enverrait cette plaie. » Discernant la véritable nature de ces soi-disant prophètes, il vit le danger qui menaçait la cause de la vérité. L’opposition du pape et de l’empereur ne lui avait pas occasionné autant de soucis. Des rangs mêmes de la Réforme sortaient ses pires ennemis. Des vérités qui avaient apporté la joie et la consolation suscitaient maintenant des disputes et jetaient le désordre dans l’Église.

Dans son oeuvre de réforme, Luther avait été poussé par l’Esprit de Dieu plus loin qu’il ne l’avait prévu. Il n’avait pas prémédité de prendre l’attitude à laquelle il était arrivé, ni d’introduire des réformes aussi radicales. Il n’avait été qu’un instrument dans la main du Tout-Puissant, et pourtant il avait souvent tremblé pour les résultats de son oeuvre. « Si je savais, avait-il dit, que ma doctrine nuisît à un homme, à un seul homme, simple et obscur (ce qui ne peut être, car elle est l’Évangile même), plutôt dix fois mourir que de ne pas me rétracter. »

Et maintenant, Wittenberg même, la citadelle de la Réforme, tombait rapidement au pouvoir du fanatisme et de l’anarchie! Cette triste situation n’était pas la conséquence des enseignements de Luther, mais ses ennemis, dans toute l’Allemagne, l’en rendaient responsable! Dans son amertume, il se demandait parfois : « Est-ce donc là que devait aboutir cette grande oeuvre de réforme? » À d’autres moments, lorsqu’il avait prié avec ardeur, la paix rentrait dans son coeur : « L’oeuvre est la tienne et non la mienne, disait-il à Dieu; et tu ne permettras pas que le fanatisme et la superstition la corrompent. » Mais la pensée de rester plus longtemps éloigné du champ de bataille lui devenant intolérable, il se décida à rentrer sans délai à Wittenberg.

C’était un périlleux voyage. Il était au ban de l’empire; ses ennemis avaient le droit de le tuer; ses amis ne devaient ni l’assister ni lui donner asile, et le gouvernement impérial adoptait les mesures les plus rigoureuses contre ses adhérents. Mais voyant que l’oeuvre de l’Évangile était en danger, il se lança courageusement dans la mêlée au nom de l’Éternel.

Dans une lettre à l’électeur, après avoir annoncé son intention de quitter la Wartbourg, il ajoutait : « Il faut que votre Altesse sache que je me rends à Wittenberg sous une protection plus puissante que celle d’un électeur. Je ne pense nullement à solliciter le secours de votre Altesse; et bien loin de désirer qu’elle me protège, je voudrais plutôt la protéger moi-même. Si je savais que votre Altesse voulût ou pût me protéger, je n’irais pas à Wittenberg. Aucune épée ne peut venir en aide à cette cause, c’est Dieu seul qui doit agir, sans secours ni concours humain. C’est celui qui a le plus de foi qui protège le plus. »

Dans une seconde lettre, écrite en cours de route, il déclarait : « Je suis prêt à accepter la défaveur de votre Altesse et la colère du monde entier. Les habitants de Wittenberg ne sont-ils pas mes ouailles? N’est-ce pas Dieu qui me les a confiés? Et ne dois-je pas, s’il le faut, pour eux m’exposer à la mort? Je crains d’ailleurs de voir éclater en Allemagne une grande révolte, par laquelle Dieu punira notre nation. »

C’est avec prudence et humilité, et pourtant avec une grande fermeté qu’il se remit à la tâche. « C’est par la Parole qu’il faut combattre, disait-il; par la Parole qu’il faut renverser et détruire ce qui a été fondé par la violence. Je ne veux pas qu’on emploie la force contre les superstitieux, ni contre les incrédules.... Nul ne doit être contraint. La liberté est l’essence de la foi. »

Le bruit ne tarda pas à se répandre dans Wittenberg que Luther était de retour et qu’il allait prêcher. On accourut de toutes les directions et l’église fut bientôt pleine à déborder. Le réformateur monta en chaire, instruisit, exhorta, censura avec une grande sagesse et une grande douceur. Parlant de ceux qui s’étaient livrés à des actes de violence pour abolir la messe, il déclara :

« La messe est une mauvaise chose; Dieu en est l’ennemi; elle doit être abolie; et je voudrais qu’elle fut dans l’univers entier, remplacée par la Cène de l’Évangile. Mais que l’on n’en arrache personne avec violence. C’est à Dieu qu’il faut remettre la chose. C’est sa Parole qui doit agir, et non pas nous. Vous demandez pourquoi? -- Parce que je ne tiens pas le coeur des hommes dans ma main comme le potier tient l’argile dans la sienne. Nous avons le droit de dire; nous n’avons pas celui d’agir. Prêchons : le reste appartient à Dieu. Si j’emploie la force, qu’obtiendrai-je? des grimaces, des apparences, des singeries, des ordonnances humaines, des hypocrisies.... Mais il n’y aura ni sincérité de coeur, ni foi, ni charité. Tout manque dans une oeuvre où manquent ces trois choses, et je n’en donnerais pas... la queue d’une poire. Dieu fait plus par sa seule Parole que si vous, moi, et le monde entier réunissions toutes nos forces. Dieu s’empare du coeur et le coeur une fois pris, tout est pris...

« Je veus prêcher, je veus parler, je veux écrire; mais je ne veux contraindre personne, car la foi est une chose volontaire. Voyez ce que j’ai fait! je me suis élevé contre le pape, les indulgences et les papistes, mais sans tumulte et sans violence. J’ai mis en avant la Parole de Dieu, j’ai prêché, j’ai écrit; je n’ai pas fait autre chose. Et, tandis que je dormais,... cette Parole que j’avais prêchée a renversé le papisme, tellement que jamais ni prince, ni empereur ne lui ont causé tant de mal. Je n’ai rien fait : c’est la Parole seule qui a tout fait. Si j’avais voulu en appeler à la force, l’Allemagne eût peut-être été inondée de sang, mais qu’en eût-il résulté? Ruine et désolation pour les âmes et pour les corps. Je suis donc resté tranquille, et j’ai laissé la Parole elle-même courir le monde. »

Jour après jour, pendant une semaine entière, Luther prêcha devant des foules avides. La Parole de Dieu rompit le charme du fanatisme. La puissance de l’Évangile ramena les égarés dans la voie de la vérité.

Luther ne désirait pas rencontrer les fanatiques, auteurs de tout le mal. Il les savait déséquilibrés, livrés à leurs passions. Se disant spécialement inspirés d’en haut, ils ne pouvaient supporter ni réprimande, ni contradiction, ni même le conseil le plus bienveillant. S’arrogeant une autorité suprême, ils exigeaient que leurs prétentions fussent reconnues sans examen. Mais comme ils lui demandaient une entrevue, il la leur accorda et les démasqua si bien qu’ils quittèrent aussitôt Wittenberg.

Le fanatisme, réprimé pour un temps, éclata de nouveau quelques années plus tard avec plus de violence, et avec des conséquences plus lamentables. Des chefs de ce mouvement, Luther écrivait ce qui suit : « L’Écriture n’étant pour eux qu’une lettre morte, ils se mettent tous à crier : L’Esprit! l’Esprit! Je ne les suivrai certes pas là où leur esprit les mène! Que Dieu, dans sa miséricorde, me préserve d’une Église où il n’y a que des saints. Je veux demeurer là où il y a des humbles, des faibles, des malades, qui connaissent et sentent leur péché, qui, soupirent et crient sans cesse à Dieu, pour obtenir sa consolation et son secours. »

Thomas Munzer, le plus actif de ces fanatiques, était doué de grands talents qui, sagement employés, lui eussent permis de faire du bien; mais il n’avait pas appris les premiers éléments de la religion. « Possédé du désir de réformer le monde, il oubliait, comme tous les enthousiastes, que c’était par lui-même que la réforme devait commencer. » Ambitieux, il n’admettait aucune direction, pas même celle de Luther. Il déclarait qu’en substituant l’autorité de la Parole de Dieu à celle du pape, les réformateurs n’avaient fait que ramener la papauté sous une nouvelle forme. Il prétendait avoir reçu le mandat du ciel d’établir la vraie réforme. « Celui qui possède cet esprit, disait-il, possède la vraie foi, quand même il ne verrait jamais l’Écriture sainte. »

Jouets de leurs impressions, ces illuminés considéraient toutes leurs pensées comme la voix de Dieu. Ils se laissaient aller aus pires extrémités, jusqu’à jeter la Bible au feu, en disant : « La lettre tue, mais l’esprit vivifie. » Les enseignements de Munzer donnaient toute satisfaction à ceux qui demandaient du merveilleux, en même temps qu’ils flattaient leur orgueil en plaçant virtuellement les idées et les opinions humaines au-dessus de la Parole de Dieu. Des milliers de gens se rangeant à sa doctrine, il dénonça bientôt tout ordre dans le culte public et déclara que rendre obéissance aux princes, c’était vouloir servir Dieu et Bélial.

Le peuple, qui commençait à rejeter le joug du pape, devenait également impatient sous le joug de l’autorité civile. Les enseignements révolutionnaires de Munzer, qui les présentait comme venant de Dieu, l’amenèrent à renoncer à toute espèce de frein et à donner libre cours à ses penchants et à ses passions. Il en résulta des scènes grotesques, des séditions et des violences, au point que certaines contrées de l’Allemagne furent inondées de sang.

Luther revécut alors les heures d’agonie passées autrefois à Erfurt. Les princes du parti romain déclaraient -- et beaucoup de gens étaient disposés à ajouter foi à leur affirmation -- que cette révolution était le fruit légitime de ses doctrines. Bien que cette accusation n’eût pas une ombre de vraisemblance, elle ne laissa pas de causer au réformateur une peine infinie. Que l’oeuvre de la vérité fût calomniée au point d’être mise sur un pied d’égalité avec le plus vil fanatisme, c’était presque plus qu’il ne pouvait endurer. D’autre part, haï des chefs de l’hérésie dont il avait combattu les doctrines et avait nié les prétentions à l’inspiration, les déclarant rebelles à l’autorité civile et séditieux, il était traité par eux de vil imposteur. Le réformateur semblait s’être aliéné tant les princes que le peuple.

Dans leur joie, les romanistes attendaient la chute prochaine de la Réforme et accusaient Luther des erreurs mêmes qu’il avait combattues avec le plus d’énergie. De son côté, le parti des fanatiques, prétendant avoir été injustement traité, s’attirait les sympathies d’un grand nombre de gens, et, comme c’est souvent le cas de ceux qui souffrent pour une mauvaise cause, il faisait figure de martyr. Cette oeuvre de Satan était animée d’un esprit de révolte analogue à celui qui s’était manifesté dans le ciel à l’origine.

Satan cherche constamment à inciter les hommes à appeler le mal bien et le bien mal. Et cela lui réussit à merveille. Que de serviteurs de Dieu s’exposent au blâme et à l’opprobre pour avoir défendu courageusement la vérité! On voit des suppôts de Satan loués, flattés, considérés comme martyrs, tandis que des chrétiens respectables et fidèles sont laissés à l’écart sous le coup de la suspicion et de l’opprobre. La fausse sainteté, la sanctification apocryphe, continue cette oeuvre de mystification. Sous différentes formes, elle manifeste aujourd’hui le même esprit qu’aux jours de Luther. Elle détourne l’attention des saintes Écritures et pousse à prendre pour règle la conscience, le sentiment et les impressions plutôt que la loi de Dieu. C’est un des moyens les plus subtils de Satan pour jeter l’opprobre sur la pureté et la vérité.

Intrépide, Luther défendait l’Évangile contre toutes les attaques, quelle qu’en fût la provenance. Dans tous ces conflits, la Parole de Dieu s’avérait une arme puissante. Avec elle, il combattait aussi bien les usurpations du pape que la philosophie scolastique, et, grâce à elle encore, il s’opposait, ferme comme un rocher, au fanatisme qui tentait de se joindre à la Réforme.

Ces éléments adverses visaient, chacun à sa façon, à mettre de côté les saintes Écritures au profit de la sagesse humaine exaltée comme la source de toute vérité religieuse et de toute connaissance. Le rationalisme idolâtre la raison et en fait le critère de la religion. Le romanisme réclame pour le souverain pontife une inspiration qui -- dérivée d’une succession ininterrompue depuis les jours des apôtres -- cache tous les genres d’extravagances et de falsifications sous le manteau sacré du mandat apostolique. L’inspiration dont se réclamaient Munzer et ses collaborateurs procédait des divagations de leur imagination et ne reconnaissait aucune autorité soit divine soit humaine. Le christianisme, au contraire, voit dans la Parole de Dieu le grenier d’abondance de la vérité inspirée et la pierre de touche de toute inspiration.

À son retour de la Wartbourg, Luther acheva sa traduction du Nouveau Testament. Peu après, l’Évangile était donné au peuple allemand dans sa propre langue. Tous les amis de la vérité accueillirent cette traduction avec une grande joie, tandis qu’elle fut rejetée avec mépris par les partisans de la tradition et des commandements d’hommes.

À la pensée que le peuple serait désormais en possession des oracles de Dieu, qu’il pourrait discuter avec eux sur la religion et dévoiler leur ignorance, les prêtres s’alarmèrent. Les armes de leur raisonnement charnel se trouvaient impuissantes contre l’épée de l’Esprit. Aussi Rome fit-elle appel à toute son autorité pour empêcher la diffusion des saintes Écritures. Mais les décrets, les anathèmes et les tortures furent inutiles. Plus se multipliaient les condamnations et les défenses, plus on se montrait désireux de connaître l’enseignement de la Parole de Dieu. Tous ceux qui savaient lire voulaient en faire une étude personnelle. On la portait avec soi, on la lisait, on la relisait et on ne se donnait aucun repos avant d’en avoir appris par coeur des portions considérables. En voyant la faveur avec laquelle le Nouveau Testament était accueilli, Luther se mit aussitôt en devoir de traduire aussi l’Ancien Testament, qu’il publia par fragments.

Ses ouvrages recevaient un accueil empressé dans les villes et dans les villages. « Ce que Luther et ses amis composaient, d’autres le répandaient. Des moines, convaincus de l’illégalité des liens monastiques, désireux de faire succéder une vie active à leur longue paresse, mais trop ignorants pour annoncer eux-mêmes la Parole de Dieu, parcouraient les provinces, les hameaux, les chaumières en vendant les livres de Luther et de ses amis. L’Allemagne fut bientôt couverte de ces hardis colporteurs. »

Ces écrits étaient étudiés avec avidité par riches et pauvres, savants et ignorants. Le soir, les instituteurs des écoles de village les lisaient à haute voix aux groupes attentifs qui se réunissaient au coin du feu. Partout des âmes étaient gagnées à la vérité et s’empressaient de la communiquer à d’autres.

Ainsi se justifiaient ces paroles inspirées : « La révélation de tes paroles éclaire, elle donne de l’intelligence aux simples. » (
Psaume 119.130 ) L’étude des Écritures transformait complètement les esprits et les coeurs. La domination du pape avait tenu le peuple sous le joug de fer de l’ignorance et de la dégradation et l’avait asservi à l’observation superstitieuse d’un culte extérieur où le coeur et l’intelligence n’avaient qu’une petite part. La prédication de Luther, en revanche, qui mettait en relief les vérités simples de la Parole de Dieu, puis cette Parole elle-même placée entre toutes les mains éveillaient les facultés engourdies, purifiaient et ennoblissaient la nature spirituelle de l’homme et communiquaient à l’intelligence une force et une vigueur nouvelles.

On pouvait voir des personnes de tous rangs qui, les Écritures en main, défendaient les doctrines de la Réforme. Les papistes, qui avaient laissé aux prêtres et aux moines le monopole de l’étude de la Bible, invitaient maintenant ces derniers à réfuter les nouveaux enseignements. Mais, ignorant les saintes Écritures et la puissance de Dieu, le clergé et les religieux étaient réduits au silence par ceux qu’ils taxaient d’ignorance et d’hérésie. « Malheureusement, disait un auteur catholique, Luther avait persuadé les siens qu’il ne fallait ajouter foi qu’aux oracles des livres saints. » Des foules se réunissaient pour entendre la vérité présentée par des hommes du commun peuple, et même pour les entendre discuter avec des savants et d’éloquents théologiens. La honteuse ignorance de ces grands hommes était mise à nu par la réfutation de leurs arguments à l’aide de simples enseignements de la Parole de Dieu. Des ouvriers, des soldats, des femmes et des enfants connaissaient mieux les Écritures que les prêtres et les savants.

Le contraste entre les disciples de l’Évangile et les partisans des superstitions romaines n’était pas moins manifeste chez les savants que parmi le peuple. « En face des vieux soutiens de la hiérarchie, qui avaient négligé la connaissance des langues et la culture des lettres (c’est l’un d’eux qui nous l’apprend), se trouvait une jeunesse généreuse, adonnée à l’étude, approfondissant les Écritures et se familiarisant avec les chefs-d’oeuvre de l’antiquité. Ces hommes, doués d’une vive intelligence, à l’âme élevée et au coeur intrépide, acquirent bientôt de telles connaissances que de longtemps nul ne put se mesurer avec eux.... Aussi, quand ces jeunes défenseurs de la Réforme se rencontraient dans quelque assemblée avec les docteurs de Rome, ils les attaquaient avec une aisance et une assurance telles que ces hommes ignorants hésitaient, se troublaient et tombaient aux yeux de tous dans un juste mépris. »

Voyant leurs auditoires diminuer, les prêtres firent appel aux magistrats et usèrent de tous les moyens à leur portée pour ramener leurs ouailles. Mais le peuple avait trouvé dans les enseignements nouveaux la satisfaction de ses besoins spirituels; aussi se détournait-il de ceux qui l’avaient si longtemps nourri des misérables aliments de la superstition et de la tradition humaines.

Quand les propagateurs de la vérité étaient persécutés, ils suivaient cet ordre du Christ : « Quand on vous persécutera dans une ville, fuyez dans une autre. » (
Matthieu 10.23 ) Ainsi, la lumière pénétrait en tous lieux, car les fugitifs voyaient toujours s’ouvrir devant eux quelque porte hospitalière. Durant leur séjour en un endroit, ils prêchaient Jésus-Christ dans l’église; et, quand cette faveur leur était refusée, dans les maisons particulières ou en plein air. Tout lieu où ils pouvaient réunir un auditoire devenait un temple. Proclamée avec une telle énergie, la vérité se répandait avec une irrésistible puissance.

En vain, on faisait appel aux autorités ecclésiastiques et civiles pour écraser l’hérésie; en vain, on avait recours à la prison, à la torture, au feu et à l’épée. Des milliers de croyants scellaient leur foi de leur sang, néanmoins l’oeuvre progressait. La persécution contribuait à la diffusion de la vérité, et le fanatisme par lequel Satan avait tenté de la corrompre, n’eut d’autre résultat que de faire éclater le contraste entre l’oeuvre de l’ennemi et celle de Dieu.
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23 septembre 2005 5 23 /09 /septembre /2005 00:00

LE RÉFORMATEUR SUISSE

Le choix des hommes employés à la réforme de l'Église révèle un principe analogue à celui qui présida à son établissement. Le divin Maître laissa de côté les grands de la terre, les gens titrés et les riches, accoutumés à recevoir les louanges et les hommages du peuple. Pleins du sentiment de leur supériorité, ils n'eussent pu sympathiser avec leurs semblables ni devenir les collaborateurs de l'humble Nazaréen. C'est à d'incultes pêcheurs de la Galilée que fut adressé l'appel : « Suivez-moi, et je vous ferai pêcheurs d'hommes. » ( Matthieu 4.19 ) Ces humbles, disposés à se laisser enseigner, n'avaient guère subi l'influence des faux enseignements de leur temps, et le Seigneur pouvait plus facilement les former pour Son service. Il en fut de même aux jours de la Réforme. Les principaux réformateurs, hommes du peuple, furent par conséquent moins atteints que d'autres par l'orgueil du rang et par le bigotisme religieux. Pour réaliser de grands desseins, Dieu se sert d'humbles instruments, afin que la gloire n'en soit pas attribuée à l'homme, mais « à celui qui produit le vouloir et le faire, selon son bon plaisir ».

Quelques semaines après la naissance de Luther dans la chaumière d'un mineur saxon, Ulrich Zwingle venait au monde dans le chalet d'un berger des Alpes. Le milieu et la première éducation de Zwingle étaient propres à le préparer en vue de sa future mission. Élevé au sein de paysages sublimes et sauvages, il avait constamment le sentiment de la puissance, de la grandeur et de la majesté de Dieu. L'histoire des exploits de ses compatriotes enflammait sa juvénile ardeur. Il recueillait des lèvres de sa pieuse grand-mère les histoires saintes qu'elle avait glanées parmi les légendes et les traditions de l'Église. C'est avec le plus profond intérêt qu'il écoutait le récit de la vie des patriarches et des prophètes, des bergers paissant leurs troupeaux sur les montagnes de la Palestine où des anges vinrent les entretenir de l'enfant de Bethléhem et de l'Homme de Golgotha.

De même que Jean Luther, le père de Zwingle, désirant faire instruire son fils, lui fit quitter très tôt la vallée où il avait vu le jour. Ses progrès furent si rapides que la question se posa bientôt de savoir où lui trouver des maîtres compétents. À l'âge de treize ans, il se rendit à Berne où se trouvait l'école la plus célèbre de Suisse. Là, le jeune homme courut un danger qui faillit compromettre son avenir : des moines le sollicitèrent vivement d'entrer au couvent. Par la richesse et le luxe de leurs églises, par la pompe de leurs cérémonies, par l'attraction de reliques célèbres et d'images miraculeuses, les dominicains et les franciscains se disputaient à Berne la faveur populaire.

Les dominicains se rendirent compte que, s'ils pouvaient gagner ce jeune et brillant élève, il serait pour eux une source de gains et d'honneurs. Son extrême jeunesse, ses dons naturels d'écrivain et d'orateur, son talent pour la musique et la poésie seraient, pensaient-ils, plus puissants que toutes leurs pompes pour attirer la foule dans leur église et augmenter leurs revenus. Par ruse et flatterie, ils s'efforcèrent de faire entrer Zwingle dans leur ordre. Pendant ses études, Luther était allé s'ensevelir dans une cellule de couvent; si la Providence divine ne l'en eût fait sortir, il eut été perdu pour le monde. Zwingle ne devait pas courir le même péril. Son père fut providentiellement informé des intentions des moines. Ne désirant nullement laisser son fils embrasser leur vie oisive et stérile, et voyant que l'utilité future de celui-ci était en jeu, il lui ordonna de regagner immédiatement le toit paternel.

Le jeune homme obéit; mais ne pouvant rester longtemps dans sa vallée natale, il alla poursuivre ses études à Bâle. C'est là qu'il entendit pour la première fois la prédication de l'Évangile de la grâce. Wittembach, un professeur de langues anciennes, qui avait été amené à lire les saintes Écritures grâce à l'étude du grec et de l'hébreu, en communiquait les lumières à ses élèves. Il enseignait qu'il y avait une vérité plus ancienne et d'une valeur infiniment plus grande que les théories des savants et des philosophes, à savoir que la mort de Jésus est la seule rançon du péché. Ces paroles furent pour Zwingle les premières lueurs de l'aurore.

Bientôt rappelé de Bâle pour commencer son ministère, le jeune étudiant fit ses premières armes dans une paroisse des Alpes assez rapprochée de sa ville natale. Après avoir reçu les ordres, il s'adonna de toutes ses forces à la recherche de la vérité divine, conscient, selon l'expression d'un de ses contemporains, de tout ce que devait savoir celui qui a charge du troupeau de Jésus-Christ. Plus il sondait les Écritures, plus lui apparaissait vif le contraste entre la vérité et les hérésies de Rome. Acceptant la Bible comme la Parole de Dieu, règle infaillible et suffisante de la foi et de la vie, il comprenait qu'elle doit être son propre interprète. Mais comme il n'osait se servir des Écritures pour étayer des doctrines préconçues, il estimait qu'il était de son devoir d'en connaître les enseignements positifs et évidents. Après avoir eu recours à tous les moyens dont il disposait pour en obtenir une parfaite intelligence, il implorait l'assistance du Saint-Esprit, chargé, selon lui, d'en révéler le sens à tous ceux qui le lui demandent sincèrement.

« L'Écriture, disait Zwingle, vient de Dieu et non de l'homme. Quiconque est éclairé d'en haut comprend que son langage est celui de Dieu. La Parole de Dieu... ne saurait errer; elle est lumineuse, elle enseigne, elle révèle, elle illumine l'âme par le salut et par la grâce; elle console en Dieu; elle humilie au point qu'on s'oublie pour ne penser qu'à Dieu. » Zwingle avait lui-même éprouvé la véracité de ces paroles. Il écrivait plus tard, en parlant de cette époque : « Quand... je commençai à m'adonner entièrement à l'étude de la Parole de Dieu, la philosophie et la scolastique venaient constamment me chercher querelle. J'en vins enfin à cette conclusion : il faut que je laisse tout cela derrière moi et que je cherche la lumière de Dieu uniquement dans sa Parole. Je demandai alors à Dieu sa lumière, et l'étude des Écritures commença à me devenir beaucoup plus facile. » (Schuler et Schulthess, Zwingli, vol. p. 81.)

Ce n'est pas de Luther que Zwingle reçut la vérité. « Si Luther prêche le Christ, disait le réformateur suisse, il fait ce que je fais; ceux qui ont été amenés par lui au Sauveur surpassent en nombre ceux qui l'ont été par moi. N'importe! je ne veux porter d'autre nom que celui de Jésus-Christ dont je suis le soldat, et qui seul est mon chef. Jamais un seul trait de lettre n'a été écrit par moi à Luther, ni par Luther à moi. Et pourquoi?... Afin de montrer à tous combien l'Esprit de Dieu est en harmonie avec lui-même, puisque, sans nous être jamais consultés, nous enseignons la doctrine de Jésus-Christ avec tant d'uniformité.

En 1516, Zwingle fut appelé au poste de prédicateur du couvent d'Einsiedeln. Il devait y trouver l'occasion d'apprendre à mieux connaître les prévarications de Rome et allait, comme réformateur, exercer une influence qui s'étendrait bien au-delà des Alpes. Au nombre des attractions d'Einsiedeln se trouvait une image de la Vierge qui, disait-on, opérait des miracles. Au-dessus de la porte du couvent, on lisait cette inscription : « C'est ici qu'on trouve une pleine rémission de tous les péchés. » Des pèlerins y étaient attirés toute l'année, mais on accourait de toutes les parties de la Suisse, et même de France et d'Allemagne, à la grande fête annuelle célébrée en l'honneur de la Vierge. Profondément affligé par ce spectacle, Zwingle y vit l'occasion de proclamer à ces esclaves de la superstition la liberté que procure l'Évangile. « Ne pensez pas, leur disait-il du haut de la chaire, que Dieu soit dans ce temple plus qu'en aucun autre lieu de sa création. Quelle que soit la contrée de la terre que vous habitiez, Dieu vous entoure et vous entend,... aussi bien qu'à Notre-Dame d'Einsiedeln. Seraient-ce des oeuvres inutiles, de longs pèlerinages, des offrandes, des images, l'invocation de la Vierge et des saints qui vous obtiendraient la grâce de Dieu?... Qu'importe la multitude des paroles dont nous formons nos prières! Qu'importent un capuchon éclatant, une tête bien rasée, une robe longue et bien plissée, et des mules ornées d'or?... C'est au coeur que Dieu regarde; et notre coeur est éloigné de Dieu. » « Jésus-Christ, qui s'est offert une fois sur la croix, ajoutait-il, voilà l'hostie, la victime qui a expié les péchés de tous les fidèles pour toute l'éternité. »

Ces paroles furent mal accueillies par nombre de ses auditeurs, désagréablement surpris d'apprendre que leur fatigant voyage avait été inutile. Ils ne pouvaient comprendre un pardon qui leur était gratuitement offert par Jésus-Christ. Le chemin du ciel tracé par Rome leur suffisait. Ils n'étaient pas disposés à en chercher un meilleur. Il leur était plus facile de s'en remettre, pour leur salut, aux prêtres et au pape que de purifier leur coeur.

D'autres, en revanche, recevaient avec joie la bonne nouvelle de la rédemption acquise par le Sauveur. Les rites prescrits par Rome ne leur avaient pas apporté la paix et ils acceptaient avec foi la propitiation opérée par le sang de l'agneau. Rentrés dans leurs foyers, ils y apportaient les précieuses lumières qu'ils avaient reçues. La vérité se répandait ainsi de ville en ville et de village en village et le nombre des visiteurs de la madone diminuait très sensiblement. Cela aboutit à une baisse notable des offrandes et par conséquent des honoraires de Zwingle, qui en dépendaient. Mais loin de s'en chagriner, il s'en réjouissait car il voyait s'effondrer la puissance du fanatisme et de la superstition.

Les dignitaires de l'Église ne se désintéressaient pas des faits et gestes du réformateur. Croyant pouvoir le gagner à leur cause par la flatterie, ils s'abstenaient momentanément d'intervenir. Dans l'intervalle, la vérité gagnait bien des coeurs.

Les travaux de Zwingle à Einsiedeln le préparaient à une mission plus importante. Au bout de trois ans, il fut appelé au poste de prédicateur de la cathédrale de Zurich. Cette ville étant alors la plus importante de la confédération suisse, tout ce qui s'y faisait avait une grande répercussion. Les ecclésiastiques qui l'avaient appelé à ce poste eurent soin de lui faire comprendre qu'ils ne désiraient aucune innovation. « Vous mettrez tous vos soins, lui dit-on gravement, à faire rentrer les revenus du chapitre sans en négliger aucun. Vous exhorterez les fidèles, soit du haut de la chaire, soit au confessionnal, à payer les redevances et les dîmes et à montrer par leurs offrandes qu'ils aiment l'Église. Vous vous appliquerez à multiplier les revenus qui proviennent des malades, des messes et en général de tout le casuel. »

Le chapitre ajoutait : « Quant aux saints sacrements, à la prédication et à sa présence au milieu du troupeau, ce sont aussi les devoirs du prêtre. Cependant, vous pouvez vous faire remplacer à ces diverses fonctions par un vicaire, surtout pour la prédication. Vous ne devez administrer les sacrements qu'aux notables, et après en avoir été requis; il vous est interdit de le faire sans distinction de personnes. »

Zwingle écouta ces exhortations en silence. Puis, après avoir exprimé sa reconnaissance pour l'honneur d'avoir été appelé à ce poste important, il exposa la ligne de conduite qu'il se proposait de suivre. « La vie de Jésus, dit-il, a été trop longtemps cachée au peuple. Je prêcherai surtout l'Évangile selon saint Matthieu, chapitre après chapitre, suivant le sens du Saint-Esprit, en puisant uniquement aux sources de l'Écriture, en la sondant, en la comparant avec elle-même et en recherchant l'intelligence par de constantes et ardentes prières. C'est à la gloire et à la louange de Dieu, de son Fils unique; c'est au salut des âmes, et à leur enseignement dans la vraie foi, que je consacrerai mon ministère. » Quelques ecclésiastiques le désapprouvèrent. Mais Zwingle demeura ferme déclarant qu'il ne se proposait d'introduire aucune innovation : il ne faisait que retourner aux usages de l'Église dans ses plus beaux jours.

Déjà les vérités qu'il enseignait avaient éveillé l'intérêt et l'on se pressait en foule à ses prédications. Plusieurs personnes qui ne fréquentaient plus l'Église depuis longtemps étaient au nombre de ses auditeurs réguliers. Il commença son ministère en lisant et en commentant devant ses paroissiens la narration inspirée de la vie, des enseignements et de la mort de Jésus. Là, comme à Einsiedeln, il présenta la Parole de Dieu comme la seule autorité infaillible, et la mort du Sauveur comme le seul sacrifice suffisant. « C'est à Jésus-Christ, disait-il, que je veux vous conduire; à celui qui est la vraie source du salut. » Des gens de toutes classes, magistrats et étudiants, artisans et paysans, se réunissaient autour du réformateur et l'écoutaient avec le plus profond intérêt. Non seulement il proclamait le salut, mais il dénonçait hardiment les vices de son temps. En quittant la cathédrale, plusieurs louaient Dieu. « Celui-ci, disaient-ils, est un prédicateur de la vérité! Il sera notre Moïse, pour nous sortir des ténèbres d'Egypte. »

À l'enthousiasme des premiers moments succéda une période d'opposition. Les moines se mirent en devoir d'entraver l'oeuvre de Zwingle et de condamner ses enseignements. Les uns riaient et se moquaient; les autres se livraient aux outrages et aux menaces, mais Zwingle supportait tout avec patience et disait : « Si l'on veut gagner les méchants à Jésus-Christ, il faut fermer les yeux sur beaucoup de choses. »

Vers ce temps-là, un nouvel auxiliaire vint accélérer les progrès de la Réforme. Un certain Lucien, envoyé de Bâle par un ami de la foi réformée, arriva un jour à Zurich avec une provision d'écrits de Luther. Le Bâlois, pensant que la vente de ces ouvrages pourrait jouer un grand rôle dans la diffusion de la lumière, écrivit à Zwingle : « Voyez si ce Lucien possède assez de prudence et d'habileté; s'il en est ainsi, qu'il porte de ville en ville, de bourg en bourg, de village en village, et même de maison en maison, parmi les Suisses, les écrits de Luther, et en particulier son exposition de la prière du Seigneur écrite pour les laïques. Plus ces écrits seront connus, plus ils trouveront d'acheteurs. » Ainsi la lumière se répandait.

C'est lorsque Dieu s'apprête à rompre les liens de l'ignorance et de la superstition que Satan fait les plus grands efforts pour plonger les hommes dans les ténèbres et pour resserrer leurs chaînes. Au moment même où Dieu suscitait, en différentes parties du pays, des hommes qui annonçaient le pardon des péchés et la justification par le sang de Jésus, Rome redoublait d'énergie pour ouvrir, dans toutes les contrées de la chrétienté, son marché aux indulgences et pour offrir le pardon contre espèces sonnantes.

Chaque péché avait son prix, et l'on donnait aux acheteurs toute liberté de se livrer au crime, pourvu que le coffre-fort de Rome restât bien garni. Les deux mouvements suivaient une marche parallèle : Rome offrait le pardon à prix d'argent et les réformateurs, le pardon par Jésus-Christ; Rome autorisait le péché dont elle faisait une source de revenus et les réformateurs le condamnaient et révélaient Jésus-Christ comme propitiateur et libérateur.

En Allemagne, la vente des indulgences avait été confiée aux moines dominicains, et le fameux Tetzel la dirigeait. En Suisse, le trafic avait été remis entre les mains des franciscains, sous la direction de Samson, moine italien, qui avait déjà dirigé d'Allemagne et de Suisse des sommes importantes vers les caisses de l'Église. Il traversait en ce moment la Suisse, attirant de grandes foules, dépouillant les pauvres paysans de leurs maigres économies et extorquant des sommes considérables à la classe fortunée. Mais déja l'influence de la Réforme se faisait sentir, diminuant les recettes. Zwingle était encore à Einsiedeln lorsque Samson commença son activité dans une localité voisine. Informé de cette mission, le réformateur se mit aussitôt en devoir de contrecarrer l'action du franciscain. Les deux adversaires ne se rencontrèrent pas; mais l'effet des dénonciations de Zwingle contre le trafic du moine fut tel que ce dernier dut aller chercher fortune ailleurs.

à Zurich, Zwingle clouait au pilori les marchands de pardons; aussi quand Samson approcha de la ville, un messager du conseil alla au-devant de lui pour l'engager à passer outre. Ayant cependant réussi à y pénétrer par ruse, il en fut renvoyé sans avoir vendu une seule indulgence. Bientôt après il quittait la Suisse.

La peste connue sous le nom de « mort noire », qui ravagea la Suisse vers l'an 1519, donna à la Réforme une forte impulsion. En présence de la mort; plusieurs sentaient le néant des pardons qu'ils venaient d'acheter et désiraient placer leur foi sur un fondement plus solide. Zwingle, victime, à Zurich, du terrible fléau, fut si gravement malade qu'on abandonna tout espoir de guérison et que la nouvelle de sa mort se répandit. À cette heure critique, son espérance et son courage ne l'abandonnèrent pas. Contemplant avec foi le Calvaire, il s'assura que le sacrifice du Christ était pleinement suffisant pour le salut. Lorsqu'il fut rétabli, ce fut pour prêcher l'Évangile avec plus de ferveur et de puissance que jamais. Le peuple accueillit avec joie le retour du pasteur bien-aimé qui venait d'échapper à la mort. Après avoir passé des heures lugubres au chevet des malades et des mourants, on comprenait beaucoup mieux la valeur de l'Évangile.

Parvenu à une plus claire intelligence de la vérité, Zwingle en éprouvait davantage la puissance transformatrice. La chute de l'homme et le plan de la rédemption étaient ses sujets favoris. « En Adam, disait-il, nous sommes tous plongés dans la corruption et nous allons à la perdition.... Mais Jésus-Christ, vrai homme et vrai Dieu, nous a acquis une rédemption éternelle. C'est Dieu qui est mort pour nous : sa passion est donc éternelle; elle apporte à jamais le salut; elle apaise à jamais la justice divine en faveur de tous ceux qui s'appuient sur son sacrifice avec une foi inébranlable. » Il déclarait positivement que la grâce de Dieu ne nous donne pas la liberté de vivre dans le péché. « Partout où l'on croit en Dieu, Dieu est; et là où Dieu se trouve, il y a un zèle qui pousse aux bonnes oeuvres. »

La prédication de Zwingle éveillait un tel intérêt que, semaine après semaine, la cathédrale se remplissait d'auditeurs avides de l'entendre. Peu à peu, dans la mesure où ces derniers étaient en état de le comprendre, il leur exposait la vérité, ayant soin de ne pas leur présenter de prime abord des points qui eussent pu les effaroucher et soulever les préjugés. Son but était de gagner les coeurs par les enseignements, l'amour et l'exemple de Jésus-Christ. Il avait la certitude que, dans la mesure où les principes de l'Évangile seraient reçus, les croyances et les pratiques superstitieuses seraient renversées.

Pas à pas, la Réforme avançait à Zurich. Une année auparavant, le moine de Wittenberg avait opposé, à Augsbourg, un « non » énergique au pape et à l'empereur, et tout faisait présager que les prétentions papales trouveraient une même résistance à Zurich. Alarmés, les ennemis de la Réforme engagèrent le combat. Zwingle fut en butte à des attaques réitérées. Dans les cantons encore soumis à l'autorité de Rome, on voyait de temps à autre des disciples de l'Évangile monter sur le bûcher. Mais cela n'était pas suffisant : il fallait réduire l'hérésiarque au silence. En conséquence, l'évêque de Constance envoya à Zurich trois délégués pour accuser Zwingle d'encourager la transgression des lois de l'Église et de mettre ainsi en péril la paix et le bon ordre de la société. « Si l'on méconnaît l'autorité de l'Église, disait-il, il en résultera une anarchie universelle. » Zwingle répliqua que, depuis quatre ans, il enseignait l'Évangile à Zurich et que « cette ville était la plus tranquille et la plus paisible de toute la confédération ». « Le christianisme, concluait-il, n'est-il donc pas la meilleure sauvegarde de la sécurité publique? » (Writz, Helv. K. G., tome IV, p. 226, 227.)

Les délégués de l'évêque avaient exhorté les conseillers de la ville à ne pas abandonner l'Église, hors de laquelle, disaient-ils, il n'y a point de salut. Zwingle répondait : « Que cette assertion, estimés concitoyens, ne vous émeuve pas! Le fondement de l'Église, c'est ce Rocher, ce Christ qui a donné à Pierre son nom parce qu'il le confessait avec fidélité. En toute nation, quiconque croit de coeur au Seigneur Jésus est sauvé. C'est hors de cette Église-là que personne ne peut avoir la vie. » (Id., p. 223.) À la suite de cette entrevue, l'un des délégués de l'évêque accepta la foi évangélique.

Le conseil refusant de sévir contre Zwingle, Rome prépara une nouvelle attaque. En apprenant le complot de ses ennemis, Zwingle s'écria : « Qu'ils viennent! Je ne les redoute pas plus que le rocher ne redoute les vagues qui mugissent à ses pieds. » (Zwingli, vol. VII, p.202.) Les efforts du clergé ne faisaient qu'accélérer les progrès de la cause qu'il désirait détruire, et la vérité continuait à progresser. Les réformés d'Allemagne, abattus par la disparition de Luther, reprenaient courage en apprenant les progrès de l'Évangile en Suisse.

À mesure que la Réforme s'établissait à Zurich, le vice y faisait place à la paix et à la concorde. « La paix a élu domicile dans notre ville, écrivait Zwingle; pas de querelles, pas d'envie, pas d'hypocrisie, pas de contestations. D'où peut venir une telle union, si ce n'est du Seigneur, et une telle doctrine, qui nous remplit des fruits de la paix et de la piété? » (Id., p. 389.)

Les victoires de la Réforme rendirent les partisans de Rome plus déterminés encore à enrayer le mouvement. À la vue des maigres résultats que la persécution et la proscription des livres de Luther avaient eus en Allemagne, ils résolurent de combattre la Réforme par ses propres armes. Une dispute avec Zwingle fut proposée. Pour être certains de la victoire, ils se réservèrent le choix du lieu et des arbitres. S'assurant que l'unique moyen d'avoir raison de la nouvelle foi serait de réduire ses chefs au silence, ils étaient bien décidés à ne pas laisser échapper Zwingle, si jamais il leur tombait entre les mains. Ce complot s'ourdissait dans le plus grand secret.

La dispute devait avoir lieu à Bade, mais Zwingle ne s'y rendit pas. Le conseil de Zurich soupçonna les desseins des ennemis du réformateur. Voyant les bûchers qui s'élevaient dans les cantons catholiques à l'intention des confesseurs de l'Évangile, il défendit à son pasteur de s'exposer à ce danger. Quant à Zwingle, il était prêt à rencontrer à Zurich tous les délégués que Rome pourrait y envoyer; mais aller à Bade, où le sang des martyrs venait de couler, c'était courir à une mort certaine. OEcolampade et Haller furent choisis pour représenter le réformateur, tandis que Eck, le porte-parole de Rome, était secondé par une armée de savants docteurs et de prélats.

Bien que Zwingle ne fût pas présent à la conférence, il y fit néanmoins sentir son influence. Les secrétaires étaient tous choisis parmi les ennemis de la Réforme et il était défendu à d'autres de prendre des notes sous peine de mort. Malgré cela, Zwingle recevait chaque jour un rapport fidèle de ce qui se faisait à Bade. Un étudiant, qui assistait à la dispute, faisait chaque soir un relevé des arguments présentés au cours de la journée. Deux autres étudiants étaient chargés de remettre chaque jour ces résumés à Zwingle avec les lettres quotidiennes d'OEcolampade. Le réformateur y répondait en ajoutant ses conseils et ses suggestions. Ses lettres, écrites la nuit, étaient portées à Bade le lendemain matin par les étudiants. Ceux-ci, pour tromper la vigilance des gardes placés aux portes de la ville, y entraient portant des paniers de volaille sur la tête.

C'est ainsi que Zwingle soutenait la bataille contre ses rusés antagonistes. « Il a plus travaillé, dit Myconius, par ses méditations, ses veilles, ses conseils et ses recommandations, qu'il ne l'eût fait en assistant lui-même à la dispute. » (Myconius, Vita Zwingli, p.10.)

Les partisans du pape, assurés de leur triomphe, étaient arrivés à Bade en vêtements de soie et parés de bijoux. Traités royalement, ils s'asseyaient à une table chargée des mets les plus recherchés et des vins les plus fins. Ils se délassaient du poids de leurs devoirs ecclésiastiques par des réjouissances et des festins. Les réformateurs offraient avec eux un contraste frappant. Leur mise simple les eût fait prendre pour des mendiants, et leur frugalité pour des ascètes. L'hôte d'OEcolampade, qui l'épiait dans sa chambre, le surprenait toujours soit à l'étude, soit en prière, et rapporta avec étonnement que cet hérétique était en tout cas « très dévôt ».

À l'ouverture de la conférence, le docteur « Eck monta fièrement dans une chaire magnifiquement décorée, tandis que l'humble OEcolampade, chétivement vêtu, prenait place en face de son superbe adversaire sur un tréteau grossièrement travaillé ». Eck parlait d'une voix retentissante et avec une imperturbable assurance; son zèle était stimulé par l'or aussi bien que par les honneurs : le défenseur de la foi devait, en effet, recevoir une importante rémunération. Quand les arguments lui manquaient, il avait recours aux injures et aux imprécations.

OEcolampade, naturellement timide et modeste, avait longtemps hésité à prendre part à la dispute; il ne s'y était décidé qu'en faisant à l'avance cette protestation solennelle : « Je ne reconnais pour règle de foi que la Parole de Dieu. » Doux et courtois, il se montra à la fois érudit et inébranlable. Tandis que les champions de l'Église faisaient constamment appel à l'autorité et aux usages de l'Église, le réformateur en appelait invariablement aux saintes Écritures. « La coutume, disait-il, n'a de valeur dans notre Suisse que par la constitution : or, en matière de foi, la constitution, c'est la Bible. »

Le contraste entre les deux antagonistes ne fut pas sans produire son effet. Le calme, la sérénité et la modestie du réformateur, aussi bien que la clarté de ses exposés, le recommandaient à ses auditeurs, qui se détournaient avec dégoût des affirmations bruyantes et orgueilleuses du docteur Eck.

La dispute dura dix-huit jours. Les papistes s'en attribuèrent bruyamment la victoire. Comme la plupart des délégués étaient partisans de Rome, la diète décida que les réformateurs avaient été battus et qu'ils étaient avec Zwingle, leur chef, retranchés de la communion de l'Église. Mais les résultats de cette conférence montrèrent où était la vérité. La cause protestante en reçut une puissante impulsion et, peu après, les villes importantes de Bâle et de Berne se déclarèrent pour la Réforme.
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23 septembre 2005 5 23 /09 /septembre /2005 00:00

LUTHER À LA DIÈTE DE WORMS

En Allemagne, un nouvel empereur, Charles Quint, monta sur le trône. Les émissaires de Rome s'empressèrent de venir le féliciter et l'engagèrent à user de sa puissance contre la Réforme. Le clergé ne demandait rien de moins qu'un édit impérial ordonnant la mort du réformateur. D'autre part, l'électeur de Saxe, à qui l'empereur devait en grande partie sa couronne, suppliait ce dernier de ne rien faire contre Luther avant de l'avoir entendu. « Ni sa Majesté impériale ni personne n'ayant encore prouvé que les écrits de Luther eussent été réfutés », il demandait pour le docteur de Wittenberg un sauf-conduit lui permettant de comparaître devant un tribunal de juges savants, pieux et impartiaux.

Sur ces entrefaites, l'attention de tous les partis se dirigea vers l'assemblée des États germaniques réunis à Worms peu après l'accession au trône de Charles Quint. Les dignitaires de l'Église et de l'État étaient accourus de toutes parts. Des seigneurs séculiers de haute naissance, puissants et jaloux de leurs droits héréditaires; des ecclésiastiques princiers, conscients de la supériorité de leur rang et de leur autorité; de brillants chevaliers accompagnés de leur suite, ainsi que des ambassadeurs de pays étrangers et lointains s'étaient réunis dans cette ville. Pour la première fois, les princes allemands allaient se rencontrer avec leur jeune monarque en assemblée délibérante. Des questions politiques et des intérêts importants devaient être pris en considération par cette diète. Néanmoins, le sujet qui retenait le plus l'attention de cette vaste assemblée, c'était la cause du réformateur saxon.

Charles Quint avait préalablement chargé l'électeur de Saxe d'amener avec lui Luther, auquel il promettait sa protection et une entière liberté de discussion, avec des personnages compétents, sur la question en litige. Luther désirait vivement comparaître devant l'empereur. Sa santé était alors fort précaire mais il écrivait à l'électeur : « Si je ne puis aller à Worms en santé, je m'y ferai transporter malade. Car si l'empereur le désire, je ne puis douter que ce ne soit l'appel de Dieu lui-même. S'ils veulent employer contre moi la violence, comme cela est vraisemblable (car ce n'est pas pour s'instruire qu'ils me font comparaître), je remets la chose entre les mains du Seigneur. Celui qui protégea les trois jeunes hommes dans la fournaise vit et règne encore. S'il ne veut pas me sauver, c'est peu de chose que ma vie. Empêchons seulement que l'Évangile ne soit exposé aux railleries des impies, et répandons pour lui notre sang. Ce n'est pas à moi de décider si ce sera ma vie ou ma mort qui contribuera le plus au salut de tous.... Attendez tout de moi... sauf la fuite et la rétractation. Fuir, je ne puis, me rétracter moins encore. »

La nouvelle que Luther allait comparaître devant la diète provoqua à Worms une grande agitation. Aléandre, le légat papal spécialement chargé de cette affaire, prévoyant que les conséquences de cette comparution seraient désastreuses pour la papauté, en fut alarmé et irrité. Instruire une cause sur laquelle le pape avait déjà passé condamnation, c'était jeter le mépris sur l'autorité du souverain pontife. Il redoutait en outre que les arguments puissants et éloquents de Luther ne détournassent plusieurs princes des intérêts du pape. Il suppliait donc instamment l'empereur de ne pas le faire comparaître. La bulle d'excommunication contre Luther ayant paru vers ce temps-là, l'empereur résolut de déférer aux supplications du légat. Il écrivit à l'électeur que si Luther ne voulait pas se rétracter, il devait rester à Wittenberg.

Non content de cette victoire, Aléandre manoeuvra de toutes ses forces pour assurer la condamnation de Luther. Devant les prélats, les princes et les autres membres de l'assemblée, avec une insistance digne d'une meilleure cause, il accusa Luther de « sédition, d'impiété et de blasphème ». Mais la véhémence et la passion que le légat manifestait révélaient trop clairement l'esprit dont il était animé. « C'est la haine, c'est l'amour de la vengeance qui l'inspire, disait-on, plutôt que le zèle et la piété. » Et la majorité de la diète était de plus en plus encline à envisager avec faveur la cause du réformateur.

Redoublant de zèle, Aléandre insistait auprès de l'empereur pour qu'on exécutât les édits du pape. Or, sous les lois allemandes, cela n'était pas possible sans l'assentiment des princes. Vaincu enfin par l'importunité du légat, Charles Quint invita ce dernier à présenter son cas devant la diète. « Ce fut un grand jour pour le nonce. L'assemblée était auguste et la cause plus auguste encore. Aléandre devait plaider la cause de Rome, mère et maîtresse de toutes les Eglises », revendiquer la primauté de saint Pierre devant les princes de la chrétienté. « Bien doué sous le rapport de l'éloquence, il sut s'élever à la hauteur des circonstances. La Providence voulut que Rome, avant d'être condamnée, eût l'occasion de faire valoir sa cause par le plus habile de ses orateurs, et devant le plus puissant tribunal. » Ce n'est pas sans quelque appréhension que les amis de la Réforme envisageaient l'effet du discours d'Aléandre. L'électeur de Saxe, qui n'était pas présent, avait donné ordre à quelques uns de ses conseillers d'aller l'entendre et de prendre des notes.

Mettant à réquisition toute sa science et toute son éloquence, Aléandre accumula contre Luther accusation sur accusation. Il le traita d'ennemi public de l'Église et de l'État, des vivants et des morts, du clergé et des laïques, des conciles et des particuliers. « Il y a, dit-il, dans les erreurs de Luther de quoi faire brûler cent mille hérétiques. »

En concluant, il déversa tout son mépris sur les partisans de la foi réformée. « Que sont tous ces luthériens? Un amas de grammairiens insolents, de prêtres corrompus, de moines déréglés, d'avocats ignorants, de nobles dégradés et de gens du commun égarés et pervertis. Combien le parti catholique n'est-il pas plus nombreux, plus habile, plus puissant! Un décret unanime de cette illustre assemblée éclairera les simples, avertira les imprudents, décidera les hésitants et affermira les faibles. »

Telles sont les armes employées en tout temps contre les représentants de la vérité. Ces mêmes arguments sont encore avancés contre ceux qui osent opposer aux erreurs populaires les enseignements clairs et simples de la Parole de Dieu. « Qui sont ces novateurs? » s'écrient les partisans d'une religion populaire. « Un petit nombre d'ignorants et de roturiers prétendant avoir la vérité, et se donnant pour le peuple élu de Dieu! Combien supérieure en nombre et en influence est notre Église! Voyez de notre côté tous les hommes éminents par leur science et par leur piété! » De tels arguments exercent leur influence sur le monde; mais ils ne sont pas plus concluants maintenant qu'aux jours du réformateur.

Le discours du légat fit une profonde impression sur l'assemblée. Nul ne se trouva là pour opposer au champion du pape l'enseignement simple et clair de la Parole de Dieu. Personne ne tenta de défendre le réformateur. L'opinion générale était disposée, non seulement à le condamner, lui et ses doctrines, mais, si possible, à déraciner l'hérésie. Rome avait défendu sa cause dans les conditions les plus favorables. Tout ce qu'elle pouvait dire en sa faveur, elle l'avait dit. Mais son apparente victoire était le signal de sa défaite. Dès ce moment, le contraste entre la vérité et l'erreur deviendrait d'autant plus manifeste qu'elles allaient pouvoir se livrer ouvertement bataille. A partir de ce jour, jamais la position de Rome ne devait être aussi forte qu'auparavant.

Le légat avait présenté la papauté sous son plus beau jour. Les membres de la diète étaient à peu près unanimes pour livrer Luther à la vindicte de ses ennemis. À ce moment, l'Esprit de Dieu poussa un membre de la diète à faire un tableau véridique de la tyrannie papale. Noble et ferme, le duc Georges de Saxe se leva dans l'auguste assemblée; après avoir décrit avec une exactitude impitoyable les abus de la papauté ainsi que leurs déplorables conséquences, il conclut :

« Voilà quelques-uns des abus qui crient contre Rome. Toute honte bannie, on ne s'applique plus qu'à une seule chose... [amasser] de l'argent! encore de l'argent!... En sorte que les prédicateurs qui devraient enseigner la vérité ne débitent plus que des mensonges, et que non seulement on les tolère, mais qu'on les récompense, parce que plus ils mentent, plus ils gagnent. C'est de ce puits fangeux que proviennent tant d'eaux corrompues. La débauche donne la main à l'avarice... Ah! c'est le scandale que le clergé donne qui précipite tant de pauvres âmes dans une condamnation éternelle. Il faut opérer une réforme universelle. »

Luther lui-même n'eût pu dénoncer les abus de la papauté avec plus de puissance; le fait que l'orateur était un ennemi avéré du réformateur donnait plus de poids à ses paroles. En l'absence de Luther, la voix d'un plus grand que lui avait été entendue.

Si les yeux de l'assemblée avaient été ouverts, elle aurait vu dans son sein des anges de Dieu rayonnants de lumière dissipant les ténèbres de l'erreur et ouvrant les intelligences et les coeurs à la vérité. C'était la puissance du Dieu de sagesse et de vérité qui refrénait les adversaires de la Réforme et préparait ainsi la voie à la grande oeuvre qui allait s'accomplir.

La Réforme n'a pas pris fin avec Luther, comme beaucoup le supposent. Elle doit se poursuivre jusqu'à la fin de l'histoire de l'humanité. Luther avait une grande tâche : celle de communiquer au monde la lumière que Dieu avait fait briller sur son sentier; et pourtant, il ne la possédait pas tout entière. De son temps à nos jours, des lumières nouvelles n'ont cessé de jaillir des pages des saintes Écritures.

La diète nomma aussitôt une commission chargée de préparer une liste des exactions papales qui pesaient si lourdement sur le peuple allemand. Ce catalogue, qui contenait cent et un griefs, fut présenté à l'empereur avec la requête instante de prendre des mesures immédiates pour faire cesser ces abus. « Que d'âmes chrétiennes perdues! » disaient les pétitionnaires, « que de dépravations, que d'extorsions résultent des scandales dont s'entoure le chef spirituel de la chrétienté! Il faut prévenir la ruine et le déshonneur de notre peuple. C'est pourquoi, tous ensemble, nous vous supplions très humblement, mais de la manière la plus pressante, d'ordonner une réforme générale, de l'entreprendre et de l'accomplir. »

La diète exigea alors qu'on fit comparaître le réformateur. En dépit des objurgations, des protestations et des menaces d'Aléandre, l'empereur finit par y consentir. La convocation était accompagnée d'un sauf-conduit promettant que Luther serait ramené en lieu sûr. Ces deux documents furent portés à Wittenberg par un héraut chargé d'escorter le réformateur.

Les amis de Luther furent terrifiés. Connaissant la haine de ses ennemis, ils craignaient que le sauf-conduit ne fût pas respecté, et ils le suppliaient de ne pas exposer sa vie. Il leur répondit : « Les papistes ne désirent pas ma comparution à Worms, mais ma condamnation et ma mort. N'importe! Priez, non pour moi, mais pour la Parole de Dieu.... Le Christ me donnera son Esprit pour vaincre les ministres de l'erreur. Je les méprise pendant ma vie, et j'en triompherai par ma mort. On s'agite à Worms pour me contraindre à me rétracter. Voici quelle sera ma rétractation : J'ai dit autrefois que le pape était le vicaire du Christ; maintenant je dis qu'il est l'adversaire du Seigneur et l'apôtre du diable. »

Luther n'allait pas être seul à faire ce périlleux voyage. Outre le messager impérial, trois de ses meilleurs amis décidèrent de l'accompagner. Mélanchthon désirait ardemment se joindre à eux. Uni de coeur à son ami, il voulait le suivre, s'il le fallait, jusqu'à la prison et à la mort. Mais on ne le lui permit pas. Si Luther devait mourir, la responsabilité de la Réforme devait retomber sur les épaules de son jeune collaborateur. En le quittant, le réformateur lui fit cette recommandation : « Si je ne reviens pas, et que mes ennemis m'ôtent la vie, ô mon frère! ne cesse pas d'enseigner la vérité, et d'y demeurer ferme. Travaille à ma place.... Si tu vis, peu importe que je périsse. » Les étudiants et les citoyens qui s'étaient réunis pour assister au départ du réformateur étaient très émus. De nombreuses personnes dont le coeur avait été touché par l'Évangile lui firent des adieux émouvants.

Chemin faisant, Luther et ses compagnons constatèrent que de sombres pressentiments agitaient les foules. Dans certaines villes, on ne lui fit aucun accueil. Dans une auberge où l'on s'arrêta pour la nuit, un prêtre ami lui fit part de ses craintes en lui présentant le portrait de Savonarole, le réformateur italien, martyr de sa foi. Le jour suivant, on apprit que les écrits de Luther avaient été condamnés à Worms. Des messagers impériaux proclamaient le décret de l'empereur et sommaient le peuple d'apporter aux magistrats les ouvrages proscrits. Le héraut, craignant pour la sécurité du voyageur devant la diète, et pensant que sa résolution était ébranlée, lui demanda s'il était encore décidé à poursuivre sa route. Sa réponse fut : « Oui, même si je suis interdit dans toutes les villes. »

À Erfurt, on fit à Luther de grands honneurs. Dans les rues qu'il avait si souvent parcourues en mendiant, il se vit entouré d'une foule admiratrice. Il visita la cellule de son couvent, et se rappela les luttes par lesquelles il avait passé avant de recevoir dans son coeur la lumière qui inondait maintenant l'Allemagne. On l'invita à prêcher. Cela, lui avait été interdit, mais le héraut impérial le lui permit, et le moine qui avait été domestique du couvent monta en chaire.

Il parla sur ces paroles du Christ : « La paix soit avec vous. » « Tous les philosophes, dit-il, les docteurs, les écrivains se sont appliqués à enseigner comment l'homme peut obtenir la vie éternelle, et ils n'y sont point parvenus. Je veux maintenant vous le dire.... Dieu a ressuscité un homme, le Seigneur Jésus-Christ, pour qu'il écrase la mort, détruise le péché, et ferme les portes de l'enfer. Voilà l'oeuvre du salut.... Jésus-Christ a vaincu! Voilà la grande nouvelle! et nous sommes sauvés par son oeuvre, et non par les nôtres.... Notre Seigneur a dit : La paix soit avec vous; regardez mes mains, c'est-à-dire : Regarde, ô homme! c'est moi, c'est moi seul qui ai ôté ton péché, et qui t'ai racheté; et maintenant, dit le Seigneur, tu as la paix! »

Il poursuivit en montrant que la foi se manifeste par la sainteté de la vie. « Puisque Dieu nous a sauvés, ordonnons tellement nos oeuvres qu'il y mette son bon plaisir. Es-tu riche? Que ton bien soit utile aux pauvres! Es-tu pauvre? Que ton service soit utile aux riches! Si ton travail n'est utile qu'à toi-même, le service que tu prétends rendre à Dieu n'est qu'un mensonge. »

L'auditoire était suspendu à ses lèvres. Le pain de vie était rompu à des âmes qui mouraient d'inanition. Le Sauveur était élevé à leurs yeux au-dessus des papes, des légats, des empereurs et des rois. Luther ne fit aucune allusion à la situation périlleuse dans laquelle il se trouvait. Il ne fit rien pour attirer sur sa personne l'attention ou la sympathie. Se perdant de vue dans la contemplation du Christ, il se cachait derrière l'Homme du Calvaire, en qui il voyait son Rédempteur.

Continuant sa route, le réformateur était partout l'objet du plus vif intérêt. Une foule avide se pressait autour de lui. Des voix amies l'avertissaient des desseins des romanistes : « On vous brûlera, lui disait-on, on réduira votre corps en cendres, comme on l'a fait de celui de Jean Hus. » Sa réponse était : « Quand ils feraient un feu qui s'étendrait de Worms à Wittenberg et qui s'élèverait jusqu'au ciel, au nom du Seigneur je le traverserais. Je paraîtrais devant eux, j'entrerais dans la gueule de ce Béhémoth, je briserais ses dents, et je confesserais le Seigneur Jésus-Christ. »

En apprenant qu'il approchait de Worms, les gens furent en effervescence. Ses amis tremblaient pour sa sécurité; ses ennemis craignaient pour leur cause. On s'efforça de le dissuader d'entrer dans la ville. À l'instigation des prêtres, il fut invité à se retirer dans le château d'un chevalier sympathique à sa cause, où, lui assurait-on, toutes les difficultés pourraient être résolues amicalement. Des amis tentèrent d'exciter ses craintes en lui représentant les dangers auxquels il était exposé. Tout fut inutile. Inébranlable, Luther répondit : « Quand même il y aurait autant de diables à Worms qu'il y a de tuiles sur les toits, j'y entrerais. »

À son entrée dans la ville, l'animation fut intense : une grande foule lui souhaita la bienvenue. L'empereur lui-même n'avait pas vu une aussi grande foule venir le saluer. Du milieu de la foule, une voix perçante et plaintive fit entendre le chant des morts pour avertir Luther du sort qui le menaçait. « Dieu sera ma défense », dit-il en descendant de voiture.

Les romanistes n'avaient pas cru que Luther oserait venir à Worms; aussi son arrivée les plongea-t-elle dans la consternation. L'empereur convoqua aussitôt ses conseillers afin de savoir quel parti prendre. L'un des évêques, papiste rigide, prenant la parole, s'écria : « Nous nous sommes longuement consultés sur cette affaire. Que votre Majesté impériale se débarrasse promptement de cet homme. Sigismond n'a-t-il pas fait brûler Jean Hus? On n'est tenu ni de donner un sauf-conduit à un hérétique ni de le respecter. « Non! dit Charles : ce qu'on a promis, il faut qu'on le tienne. » On décida, en conséquence, de faire comparaître le réformateur.

Toute la ville désirait voir cet homme extraordinaire. Bientôt, une foule de visiteurs envahit son appartement. À peine remis de sa récente maladie, fatigué d'un voyage qui avait duré deux semaines entières, et devant se préparer à la comparution solennelle du lendemain, il avait besoin de calme et de repos. Mais leur désir de le voir était si grand que nobles, chevaliers, prêtres, citoyens se pressaient autour de lui. De ce nombre étaient plusieurs de ceux qui avaient hardiment demandé à l'empereur de mettre fin aux abus du clergé, et qui, dit plus tard Luther, « avaient tous été affranchis par mon Évangile ». Amis et ennemis accouraient pour contempler ce moine intrépide au visage pâle, émacié, qui recevait chacun avec une bienveillance enjouée. Son calme, sa dignité, son tact, son attitude ferme et courageuse, la solennité de ses paroles lui donnaient une autorité à laquelle ses ennemis eux-mêmes avaient peine à résister, et qui remplissait chacun d'étonnement. Les uns voyaient en lui une puissance divine, d'autres répétaient les paroles des pharisiens au sujet du Christ : « Il a un démon. »

Le lendemain, sommé de comparaître devant la diète, Luther y fit son entrée, conduit par un officier impérial, après avoir traversé des rues encombrées d'une foule avide de voir celui qui avait osé braver l'autorité du pape.

Au moment où l'accusé allait comparaître devant ses juges, un vieux général, héros de bien des batailles, lui dit avec bonté : « Petit moine! petit moine! Tu as devant toi une marche et une affaire telles que ni moi, ni bien des capitaines n'en avons jamais vu de pareille dans la plus sanglante de nos batailles! Mais si ta cause est juste, et si tu en as l'assurance, avance au nom de Dieu, et ne crains rien! Dieu ne t'abandonnera pas! »

Luther était enfin devant la diète, où l'empereur occupait le trône, entouré des personnages les plus illustres de l'empire. Jamais homme n'avait comparu devant plus imposante assemblée. « Cette comparution était déjà une éclatante victoire remportée sur la papauté. Le pape avait condamné cet homme, et cet homme se trouvait devant un tribunal qui se plaçait ainsi au-dessus du pape. Le pape l'avait mis à l'interdit, retranché de toute société humaine, et il était convoqué en termes honorables et reçu devant la plus auguste assemblée de l'univers. Le pape avait ordonné que sa bouche fût à jamais muette, et il allait l'ouvrir devant des milliers d'auditeurs assemblés des endroits les plus éloignés de toute la chrétienté. Une immense révolution s'était ainsi accomplie au moyen de Luther. Rome descendait déjà de son trône, et c'est la parole d'un moine qui l'en faisait descendre. »

En présence de cette assemblée de rois et de princes, le fils du mineur de Mansfeld se sentit ému et intimidé. Plusieurs princes, l'ayant remarqué, s'approchèrent de lui avec bienveillance. L'un d'eux lui dit : « Ne craignez point ceux qui tuent le corps, et qui ne peuvent tuer l'âme. » Un autre ajouta : « Quand vous serez menés devant des gouverneurs et devant des rois, l'Esprit de votre Père parlera par votre bouche. » Ainsi, à cette heure critique, les paroles du divin Maître venaient fortifier son serviteur par l'organe des puissants de ce monde.

Luther fut placé en face du trône de l'empereur. Un profond silence se fit dans l'assemblée. Alors un officier impérial se leva et, désignant une collection des écrits de Luther, invita le réformateur à répondre à deux questions : premièrement, ces ouvrages étaient-ils bien de lui? deuxièmement, était-il disposé à rétracter les opinions qu'il y avait avancées? Les titres des ouvrages ayant été lus, Luther, répondant à la première question, affirma en être l'auteur. « Quant à la seconde question, dit-il, attendu que c'est une question qui regarde la foi et le salut des âmes, et dans laquelle est impliquée la Parole de Dieu, le plus grand et le plus précieux trésor qu'il y ait dans les cieux et sur la terre, j'agirais avec imprudence si je répondais sans réflexion. Je pourrais affirmer moins que la chose ne le demande, ou plus que la vérité ne l'exige, et me rendre ainsi coupable envers cette parole du Christ : 'Quiconque me reniera devant les hommes, je le renierai aussi devant mon Père qui est dans les cieux.' C'est pourquoi, je prie en toute soumission Sa Majesté impériale de me donner du temps afin de répondre sans porter atteinte à la Parole de Dieu. »

Cette requête de Luther était sage. Il convainquait ainsi l'assemblée qu'il n'agissait ni par aigreur ni par impulsion. Ce calme, cet empire sur soi-même, inattendus chez un homme qui s'était montré hardi et intransigeant, fortifièrent sa cause et lui permirent de répondre plus tard avec une prudence, une décision, une sagesse et une dignité qui surprirent et déconcertèrent ses adversaires.

Sa réponse définitive fut renvoyée au jour suivant; le réformateur; à la vue des forces liguées contre la vérité, sentit momentanément le coeur lui manquer; sa foi fléchit; la crainte et le tremblement le saisirent, et il fut envahi par une terreur indéfinissable. Les dangers se multipliaient devant lui; ses ennemis semblaient sur le point de triompher, et la puissance des ténèbres, prête à l'engloutir. Les sombres nuages qui s'accumulaient autour de lui, et semblaient vouloir le séparer de Dieu, lui firent perdre l'assurance que le Dieu des armées serait avec lui. Dans sa détresse, courbé vers la terre, il fit entendre une de ces prières éperdues dont Dieu seul peut mesurer la valeur.

« Dieu tout-puissant! Dieu éternel! criait-il; que le monde est terrible! Comme il ouvre la bouche pour m'engloutir! et que j'ai peu de confiance en toi!... Si je dois mettre mon espérance dans les puissants de la terre, c'en est fait de moi!... O Dieu!... Assiste-moi contre toute la sagesse du monde! Fais-le; tu dois le faire, toi seul, car ce n'est pas mon oeuvre, mais la tienne. Je n'ai ici rien à faire; je n'ai rien à débattre, moi, avec ces grands du monde.... La cause est la tienne; elle est juste et éternelle! O Seigneur, sois mon aide! Dieu fidèle, Dieu immuable! Je ne me repose sur aucun homme.... Tout ce qui est de l'homme chancelle et défaille.... Tu m'as élu pour cette oeuvre, je le sais!... Eh bien! agis donc ô Dieu!... tiens-toi à côté de moi, pour le nom de Jésus-Christ, ton Fils bien-aimé, ma défense, mon bouclier et ma forteresse. "

Pour préserver le réformateur d'un sentiment de confiance en sa propre force et de témérité devant le danger, Dieu, dans sa sagesse, permettait qu'il eût l'intuition de son péril. Ce n'était pas, en effet, la crainte des souffrances personnelles, ni la perspective de la torture ou de la mort apparemment imminentes qui le terrifiaient, et ce n'était point en vue de sa propre sécurité qu'il luttait avec Dieu; c'était pour le triomphe de l'Évangile. L'heure de la crise était arrivée, et il se sentait incapable de l'affronter. Un acte de faiblesse de sa part eût pu compromettre la cause de la vérité. Les angoisses de son âme en cette occasion peuvent être comparées à celles de Jacob au torrent de Jabok. Comme lui, Luther lutta avec Dieu et obtint la victoire. Conscient de son impuissance, cramponné à Jésus, son puissant Libérateur, il fut fortifié par l'assurance qu'il ne paraîtrait point seul devant l'assemblée. La paix rentra dans son âme, et il se réjouit qu'il lui fût permis d'élever la Parole de Dieu devant les chefs de la nation.

Les regards fixés sur Dieu, Luther se prépara à la lutte. Il fit le plan de sa réponse, relut quelques passages de ses ouvrages et tira des Écritures des preuves propres à soutenir ses positions. Puis, posant sa main gauche sur le Livre sacré ouvert sur la table, et levant la main droite au ciel, il « jura de demeurer fidèle à l'Évangile et de confesser ouvertement sa foi, dût-il sceller cette confession de son sang ».

Quand il comparut à nouveau devant la diète, son visage ne portait aucune trace de crainte ou de timidité. Témoin de Dieu devant les grands de la terre, il respirait le calme, la paix et une noble bravoure. Son discours, en réponse à l'officier impérial qui lui demandait sa décision, fut courtois et respectueux; sa voix claire était contenue et sans éclats; toute sa personne manifestait une confiance et une joie qui surprirent l'assemblée. Il parla en ces termes :

« Sérénissime Empereur! illustres princes, gracieux seigneurs!... Comparaissant aujourd'hui devant vous, par la miséricorde de Dieu, selon l'ordre qui m'en fut donné hier, je conjure votre Majesté et vos augustes Altesses d'écouter avec bonté la défense d'une cause qui, j'en ai l'assurance, est juste et bonne. Si, par ignorance, je manquais aux usages et aux bienséances des cours, je vous prie de me pardonner, car j'ai été élevé dans l'obscurité d'un cloître, et non dans les palais des rois. »

Entrant ensuite dans son sujet, Luther déclara que ses livres n'étaient pas tous de la même nature. Dans les uns, il parlait de la foi et des bonnes oeuvres; ses ennemis eux-mêmes les considéraient non seulement comme inoffensifs, mais comme utiles. Les rétracter, c'eût été renier des vérités que tous admettaient. Une seconde catégorie était composée de livres condamnant la corruption et les abus de la papauté. Les rejeter, c'eût été fortifier la tyrannie de Rome et ouvrir la porte à de grandes et nombreuses impiétés. La troisième catégorie attaquait des individus qui soutenaient les abus existants. Pour ceux-ci, il confessa volontiers avoir été plus violent qu'il ne convenait. Mais, sans avoir la prétention d'être parfait, il ne pouvait pas non plus rétracter ces derniers ouvrages, parce que, ce faisant, il encouragerait les ennemis de la vérité, qui profiteraient de cette occasion pour écraser le peuple de Dieu avec plus de cruauté encore.

« Cependant, ajouta-t-il, je suis un simple homme, et non pas Dieu; je me défendrai donc comme l'a fait Jésus-Christ : Si j'ai mal parlé, faites connaître ce que j'ai dit de mal.... Je vous conjure donc, par les miséricordes de Dieu, sérénissime empereur, et vous, très illustres princes, et tout autre homme, qu'il soit de haut ou de bas étage, de me prouver par les écrits des prophètes et des apôtres que je me suis trompé. Dès que j'aurai été convaincu, je rétracterai aussitôt toutes mes erreurs, et serai le premier à saisir mes écrits et à les jeter dans les flammes. »

« Ce que je viens de dire, ajouta-t-il, montre clairement, je pense, que j'ai bien considéré et pesé les dangers auxquels je m'expose; mais loin d'en être effrayé, c'est pour moi une grande joie de voir, que l'Évangile est encore aujourd'hui, comme autrefois, une cause de trouble et de discorde. C'est là le caractère et la destinée de la Parole de Dieu. 'Je ne suis pas venu apporter la paix sur la terre, a dit Jésus, mais l'épée.' Dieu est admirable et terrible dans ses conseils; craignons qu'en prétendant arrêter les discordes nous ne persécutions la sainte Parole de Dieu et ne fassions fondre sur nous un affreux déluge d'insurmontables dangers, de désastres présents et de désolation éternelle. Je pourrais citer des exemples tirés des oracles de Dieu.... Je pourrais vous parler des pharaons, des rois de Babylone et d'Israël qui n'ont jamais travaillé plus efficacement à leur ruine que lorsque, par des conseils en apparence très sages, ils pensaient affermir leur empire. »

Luther avait parlé en allemand; on le pria de répéter son discours en latin. Il le fit avec la même puissance et la même clarté que la première fois. Cette circonstance était voulue de Dieu. Les princes étaient tellement aveuglés par les préjugés qu'ils n'avaient pu, à la première audition, saisir le puissant raisonnement de Luther; la deuxième leur permit de le bien comprendre.

En revanche, les esprits fermés à la lumière et résolus à ne rien entendre n'avaient pas écouté sans colère les courageuses paroles du moine. Lorsque celui-ci eut cessé de parler, l'orateur de la diète lui dit avec irritation : « Vous n'avez pas répondu à la question qu'on vous a faite. On vous demande une réponse claire et précise. Voulez-vous, oui ou non, vous rétracter? »

Le réformateur répondit : « Puisque votre sérénissime Majesté et vos hautes puissances exigent une réponse simple, claire et précise, je la leur donnerai, la voici : Je ne puis soumettre ma foi ni au pape, ni au concile, parce qu'il est clair comme le jour qu'ils sont souvent tombés dans l'erreur et même dans de grandes contradictions avec eux-mêmes. Si donc je ne suis convaincu par le témoignage des Écritures ou par des raisons évidentes; si l'on ne me persuade par les passages mêmes que j'ai cités, rendant ainsi ma conscience captive de la Parole de Dieu, je ne puis et ne veux rien rétracter, car il n'est pas prudent pour le chrétien de parler contre sa conscience. Me voici, je ne puis faire autrement; Dieu m'assiste! Amen. »

Ainsi parla cet homme juste, campé sur le rocher inébranlable de la Parole de Dieu, les traits illuminés de la lumière divine. Alors qu'il dénonçait la puissance de l'erreur et témoignait en faveur de la foi par laquelle le monde est vaincu, la grandeur et la pureté de son caractère, la paix et la joie de son coeur devinrent manifestes pour tous.

L'assemblée entière resta quelque temps muette de stupeur. Lors de sa première comparution, Luther avait parlé d'une voix modérée et d'un ton respectueux et presque soumis. Les romanistes en avaient conclu que son courage commençait à fléchir. Ils avaient considéré sa demande d'un délai comme le prélude de sa rétractation. L'empereur lui-même, remarquant son air souffrant, la modestie de sa mise et la simplicité de son allocution, avait dit d'un air dédaigneux : « Ce n'est pas ce moine qui fera jamais de moi un hérétique. » Mais le courage et la fermeté dont il faisait preuve maintenant, aussi bien que la puissance et la clarté de son raisonnement, surprirent tous les partis. Plein d'admiration, l'empereur s'écria : « Ce moine parle avec un coeur intrépide et un indomptable courage. » Et plusieurs des princes allemands contemplaient ce représentant de leur nation avec une satisfaction mêlée d'orgueil.

Les amis de la curie romaine étaient battus : leur cause apparaissait sous le jour le plus défavorable. Pour garder leurs positions, ils eurent recours, non aux Écritures, mais à des menaces, l'argument ordinaire de Rome. L'orateur de la diète, s'adressant à Luther, lui cria : « Si tu ne te rétractes, l'empereur et les États de l'empire verront ce qu'ils auront à faire envers un hérétique obstiné. » Puis on le pria de se retirer pendant que les princes délibéreraient.

À ces paroles Luther répondit calmement : « Dieu me soit en aide, car je ne puis rien rétracter. »

Une heure grave avait sonné, chacun en avait la conviction. L'obstination du réformateur à ne rien rétracter pouvait affecter l'histoire de l'Église pendant des siècles. On décida de lui donner une dernière occasion. Il fut ramené devant l'assemblée. Une fois de plus, on lui demanda s'il voulait renoncer à ses doctrines. Ses paroles furent : « Je n'ai point d'autre réponse à faire que celle que j'ai faite. » Il était évident que ni les promesses ni les menaces ne réussiraient à le faire céder aux désirs de ses adversaires.

Vexés de voir bravée par un simple moine une puissance devant laquelle princes et rois avaient tremblé, les chefs de l'Église étaient impatients de lui faire éprouver, par la torture et la mort, les effets de leur colère. Conscient de ces dangers, Luther avait parlé devant tous avec le calme et la dignité qui conviennent à un chrétien. Il n'y avait eu dans ses paroles ni calomnie, ni orgueil, ni acrimonie. S'oubliant lui-même et oubliant les grands personnages qui l'entouraient, il n'avait eu en vue qu'une chose : la présence d'un Être infiniment supérieur aux papes, aux prélats et aux rois. Le Sauveur avait parlé par la bouche de son serviteur avec une puissance et une élévation qui avaient, pour un temps, surpris et émerveillé amis et ennemis. L'Esprit de Dieu, présent dans cette assemblée, avait agi sur le coeur des chefs de l'empire. Plusieurs des princes reconnurent hardiment la justice de la cause de Luther. Un grand nombre d'entre eux furent convaincus de la vérité; mais, pour beaucoup, les impressions reçues ne furent pas durables. D'autres n'exprimèrent pas immédiatement leur conviction, mais, sondant plus tard les Écritures, devinrent de courageux soutiens de la Réforme.

L'électeur Frédéric, qui n'avait pas attendu sans inquiétude la comparution de Luther devant la diète, avait écouté son discours avec une profonde émotion. Avec une joie mêlée d'orgueil, il avait contemplé le courage, la fermeté et la maîtrise du jeune docteur, et il avait pris la résolution de le défendre avec plus d'énergie. Comparant les partis en présence, il avait constaté que la sagesse des papes, des rois et des prélats avait été confondue par la puissance de la vérité. La papauté venait d'éprouver une défaite dont les conséquences allaient se faire sentir dans tous les pays et dans tous les siècles à venir.

Voyant l'impression causée par la défense de Luther, le légat du pape craignit plus que jamais pour la puissance de son Église et se promit de tenter l'impossible pour faire disparaître le réformateur. Avec toute l'éloquence et l'habileté diplomatique dont il était si éminemment doué, il représenta au jeune empereur la folie qu'il y aurait à sacrifier la puissante amitié du pape à la cause d'un obscur religieux.

Ses paroles ne restèrent pas sans effet. Le lendemain de la réponse de Luther, l'empereur fit présenter à la diète un message annonçant sa détermination de soutenir et protéger la religion catholique comme l'avaient fait ses prédécesseurs. Étant donné que Luther avait refusé de renoncer à ses erreurs, il allait recourir aux mesures les plus rigoureuses contre lui et contre les hérésies qu'il enseignait. « Un seul moine, disait-il, égaré par sa propre folie, s'élève contre la foi de la chrétienté. Je sacrifierai mes royaumes, ma puissance, mes amis, mes trésors, mon corps, mon sang, mon esprit et ma vie pour arrêter cette impiété. Je vais renvoyer l'augustin Luther, en lui défendant de causer le moindre tumulte parmi le peuple; puis je procéderai contre lui et ses adhérents, hérétiques impénitents, par l'excommunication, par l'interdit, et par tous les moyens propres à les détruire. Je demande aux membres de tous les États de se conduire comme de fidèles chrétiens. »

Mais comme le sauf-conduit de Luther devait être respecté, il fallait, avant de sévir contre lui, lui donner le temps de rentrer chez lui sain et sauf.

À ce sujet, deux opinions contradictoires se manifestèrent parmi les membres de la diète. Les représentants du pape demandaient qu'on ne respectât pas le sauf-conduit. Selon eux, les cendres de Luther devaient être jetées dans le Rhin, comme l'avaient été celles de Hus, un siècle plus tôt. Mais les princes allemands, bien que papistes et ennemis du réformateur, protestaient contre une telle violation de la parole donnée, qui eût été une tache pour la nation entière. Rappelant les calamités qui avaient suivi l'exécution de Jean Hus, ils déclarèrent qu'ils n'osaient pas attirer sur l'Allemagne et sur son jeune empereur de semblables catastrophes.

Charles Quint lui-même répondit à cette proposition : « Si la bonne foi et la loyauté étaient bannies de tout l'univers, elles devraient trouver un refuge dans le coeur des princes. » Alors, les ennemis les plus acharnés du réformateur pressèrent le monarque d'agir avec lui comme l'avait fait Sigismond avec Jean Hus : le livrer aux compassions de l'Église. Charles, se rappelant Hus montrant ses chaînes au milieu du concile et accusant publiquement l'empereur d'avoir trahi la foi jurée, répliqua : « Je ne tiens nullement à rougir en public comme Sigismond. »

Charles Quint n'en avait pas moins délibérément rejeté les vérités dont Luther était le champion. « Je suis fermement résolu à suivre l'exemple de mes ancêtres », disait le monarque. Il avait décidé de ne pas quitter les sentiers de la coutume pour suivre les voies de la vérité et de la justice. Comme ses pères, il voulait soutenir la papauté, sa cruauté et ses abus. Ayant pris cette position, il refusa d'accepter des lumières que ses pères n'avaient pas reçues, ou de se soumettre à des devoirs qu'ils n'avaient point connus.

Nombreux sont encore, de nos jours, ceux qui s'attachent aux coutumes et aux traditions de leurs pères. Quand le Seigneur leur envoie de nouvelles lumières, ils les refusent parce que leurs pères n'en ont pas joui, oubliant qu'ils ne vivent plus au temps de leurs pères, et que leurs devoirs et leurs responsabilités ne sont pas les mêmes. Ce ne sont pas nos pères, mais les oracles de Dieu, qui doivent déterminer notre devoir. Notre responsabilité est plus grande que celle de nos ancêtres, car nous devrons rendre compte à la fois de la lumière qui a brillé sur leur sentier et de celle que la Parole de Dieu fait jaillir sur le nôtre.

Parlant des Juifs incrédules, Jésus disait : « Si je n'étais pas venu et que je ne leur eusse point parlé, ils n'auraient pas de péché; mais maintenant ils n'ont aucune excuse de leur péché. » (
Jean 15.22 ) Ces mêmes paroles étaient adressées par Luther à l'empereur et aux princes d'Allemagne. Pendant qu'elles retentissaient, l'Esprit de Dieu plaidait pour la dernière fois avec plusieurs membres de l'assemblée. Comme Pilate qui, plusieurs siècles auparavant, avait permis à l'orgueil et à l'ambition de fermer son coeur aux paroles du Rédempteur du monde; comme Félix qui, tremblant de peur, avait répondu au messager de la vérité : « Pour le moment retire-toi; quand j'en trouverai l'occasion, je te rappellerai »; comme l'orgueilleux Agrippa, qui avait dit : « Tu vas bientôt me persuader de devenir chrétien » ( Actes 24.25; 26.28 ), et s'était détourné pourtant du message céleste -- de même Charles Quint rejeta la lumière de la vérité pour suivre les conseils de la politique et du respect humain.

La rumeur de ce qui se tramait contre Luther se répandait au-dehors et mettait la ville en effervescence. Le réformateur s'était fait nombre d'amis qui connaissaient la cruauté de Rome envers ceux qui osaient dévoiler ses abus. Des centaines de nobles s'engageaient à le protéger. Plusieurs dénonçaient ouvertement le message royal comme une couardise devant le clergé. Sur les portes des maisons et dans les lieux publics, s'affichaient des écriteaux pour et contre Luther. L'un portait simplement ces paroles du Sage : « Malheur à toi, pays, dont le roi est un enfant. » L'enthousiasme populaire soulevé dans toutes les parties de l'Allemagne en faveur de Luther convainquit l'empereur et la diète que toute injustice faite à ce moine courageux menacerait non seulement la paix, mais aussi la sécurité du trône.

Frédéric de Saxe observait une sage réserve. Dissimulant avec soin ses vrais sentiments à l'égard du réformateur, il veillait sur lui avec une infatigable vigilance, surveillant tous ses mouvements, aussi bien que ceux de ses ennemis. Mais de nombreux personnages ne cachaient pas leur sympathie pour Luther. Princes, comtes, barons et autres gens de distinction, tant laïques qu'ecclésiastiques, lui rendaient visite. Spalatin écrivait que la petite chambre du réformateur ne pouvait contenir tous ceux qui désiraient le voir. On le considérait comme un être surhumain. Ceux mêmes qui ne croyaient pas à sa doctrine ne pouvaient s'empêcher d'admirer la noble droiture qui lui faisait braver la mort plutôt que de violer sa conscience.

De sérieux efforts furent tentés en vue d'amener Luther à entrer en compromis avec Rome. Nobles et princes lui firent remarquer que s'il persistait à mettre son opinion au-dessus de celle de l'Église et des conciles, il ne tarderait pas à être banni de l'empire et laissé sans défense. À quoi Luther répondit : « L'Évangile du Christ ne peut être prêché sans scandale. Comment donc cette crainte ou cette appréhension du danger me détacherait-elle du Seigneur et de cette Parole divine qui est l'unique vérité? Non, plutôt donner mon corps, mon sang et ma vie! »

On l'engagea derechef à se soumettre au jugement de l'empereur, faisant valoir que, s'il l'acceptait, il n'aurait rien à craindre. « Je consens de grand coeur, dit-il, que l'empereur, les princes, et le plus chétif des chrétiens examinent et jugent mes écrits, mais à une condition, c'est qu'ils prennent la Parole de Dieu pour règle. Les hommes n'ont pas autre chose à faire qu'à lui obéir. Ma conscience est sa prisonnière, et je dois lui être soumis. »

À un autre appel, il répondait : « Je consens à renoncer au sauf-conduit. Je remets entre les mains de l'empereur ma personne et ma vie, mais la Parole de Dieu,...jamais! » Il voulait bien se soumettre à la décision d'un concile général, mais à la condition que ce concile jugeât selon la Parole de Dieu. « Pour ce qui touche à la Parole de Dieu et à la foi, ajoutait-il, tout chrétien est aussi bon juge que le pape, ce dernier fût-il même appuyé par un million de conciles. » (Luther, Œuvres complètes, (éd. de Halle), vol. II, p. 107.) Amis et ennemis finirent par se convaincre de l'inutilité de tout nouvel effort de réconciliation.

Si le réformateur avait fléchi sur un seul point, Satan et ses armées eussent remporté la victoire. Mais son inébranlable fermeté fut le gage de l'émancipation de l'Église et l'aube d'une ère nouvelle. L'influence de cet homme qui osait, en matière de religion, penser et agir pour lui-même, allait se faire sentir sur les Églises et sur le monde, non seulement de son vivant, mais jusqu'à la fin des temps. Sa fermeté et sa fidélité à l'Écriture devaient fortifier tous ceux qui seraient appelés à traverser des circonstances analogues. La puissance et la majesté de Dieu avaient été exaltées au-dessus des conseils de l'homme et du pouvoir de Satan.

L'empereur ordonna bientôt à Luther de rentrer chez lui. Le réformateur savait que sa condamnation suivrait de près cette injonction. En dépit des sombres nuages qui planaient sur son sentier, il quitta Worms, le coeur débordant de joie et de louanges. « Le diable lui-même, disait-il, gardait la citadelle du pape; mais le Christ y a fait une large Brèche; et Satan a dû confesser que le Seigneur est plus puissant que lui. »

Après son départ, afin que sa fermeté ne fût pas prise pour un fol entêtement, Luther écrivit à l'empereur : « Dieu, qui est le scrutateur des coeurs, m'est témoin que je suis prêt à obéir avec empressement à votre Majesté, soit dans la gloire, soit dans l'opprobre, soit par la vie, soit par la mort, et en n'exceptant absolument rien que la Parole de Dieu par laquelle l'homme a la vie. Dans les affaires de la vie présente, ma fidélité vous est assurée; car ici perdre ou gagner sont choses indifférentes au salut. Mais quand il s'agit des biens éternels, Dieu ne veut pas que l'homme se soumette à l'homme. La soumission, dans le monde spirituel, est un véritable culte qui ne doit être rendu qu'au Créateur. »

Sur le chemin du retour, Luther fut accueilli de façon plus flatteuse encore qu'à son arrivée à Worms. Des princes de l'Église recevaient le moine excommunié; des magistrats honoraient l'homme dénoncé par l'empereur. On le pressa de prêcher, et, en dépit de la défense impériale, il monta de nouveau en chaire. « Je ne me suis jamais engagé, dit-il, et je ne m'engagerai jamais à enchaîner la Parole de Dieu. » (Correspondance de Luther (éd. de Ender), vol. III, p. 154, lettre du 14 mai 1521.)

Peu de temps après son départ de Worms, les dignitaires de l'Église obtinrent contre lui un édit de l'empereur. Cet édit traitait Luther de « Satan en personne sous forme humaine et revêtu d'un habit de moine ». Dès que le sauf-conduit serait périmé, des mesures devaient être prises en vue d'enrayer son oeuvre. Défense était faite à toute personne de lui offrir l'hospitalité, de lui donner à manger ou à boire, de lui prêter assistance en public ou en privé. Où qu'il se trouvât, il fallait se saisir de lui et le livrer entre les mains des autorités, arrêter ses partisans et confisquer leurs biens; de plus, les écrits luthériens devaient être détruits; enfin, quiconque ne se conformerait pas à ce décret était inclus dans sa condamnation. L'électeur de Saxe et tous les princes, qui étaient les plus courageux amis du réformateur, ayant quitté Worms peu après le départ de ce dernier, le décret fut sanctionné par la diète. Les romanistes exultaient; ils croyaient le sort de la Réforme définitivement scellé.

Mais Dieu avait préparé une voie de salut à son serviteur en vue de cette heure de péril. Un oeil vigilant avait suivi les mouvements de Luther, et un coeur noble et généreux avait résolu de le sauver. Il était évident que ce qu'il fallait à Rome, ce n'était rien de moins que sa vie. Le seul moyen de l'arracher à la gueule du lion était de le cacher; ce moyen, Dieu l'inspira à Frédéric de Saxe. Avec le concours d'amis sûrs, son plan fut exécuté, et le réformateur disparut pour ses amis comme pour ses ennemis. Pendant qu'il s'acheminait dans la direction de Wittenberg, il se vit soudain arrêté, arraché à son escorte, et conduit, après une fougueuse chevauchée à travers la forêt, dans le château de la Wartbourg, forteresse isolée dressée au sommet d'une colline. La capture et la retraite de Luther furent enveloppées d'un tel mystère que Frédéric lui-même n'en connut le lieu que longtemps après. Cette ignorance avait un objet. Tant que l'électeur ne connaissait pas la cachette de Luther, il ne pouvait pas la révéler. Il savait le réformateur en sûreté, et cela lui suffisait.

Le printemps, l'été et l'automne passèrent; l'hiver arriva, et Luther était toujours prisonnier. Aléandre et les siens exultaient, assurés que la lumière était sur le point de s'éteindre. Cependant, le réformateur alimentait sa lampe aux sources de la vérité et se préparait à la faire briller d'un plus vif éclat.

Dans la sécurité amicale de la Wartbourg, Luther fut d'abord heureux de se trouver hors de la confusion de la bataille. Mais il ne put supporter longtemps le calme et la détente. Accoutumé à une vie d'activité et aux rudes combats, il supportait peu l'inaction. Pendant ces jours de solitude, la condition de l'Église le préoccupait, et, dans son angoisse, il s'écriait : « Hélas! il n'est personne, dans ce dernier jour de la colère de Dieu, qui se tienne comme un mur devant le Seigneur pour sauver Israël. » Puis, pensant à lui-même, il craignait d'être accusé de lâcheté pour s'être retiré de la mêlée, et il se reprochait ses aises et son indolence. Et pourtant, il accomplissait chaque jour une somme de travail extraordinaire. Sa plume ne restait pas inactive, et ses ennemis, qui se flattaient de l'avoir réduit au silence, ne tardèrent pas à être étonnés et confondus des preuves de son activité. Une quantité de tracts écrits par le solitaire se répandaient dans toute l'Allemagne. Il rendit aussi à ses concitoyens un service inappréciable en traduisant le Nouveau Testament dans la langue du peuple. Du haut de son rocher de Patmos, il continua, pendant près d'une année, de proclamer l'Évangile et de dénoncer les erreurs de son temps.

Si Dieu avait retiré son serviteur de la vie publique, ce n'était pas seulement pour l'arracher à la fureur de ses adversaires et lui assurer un temps de tranquillité pour ses importants travaux; c'était en vue de résultats plus précieux encore. Dans la solitude et l'obscurité de cette retraite, éloigné des appuis humains et des louanges du monde, Luther fut mis à l'abri de la suffisance et de l'orgueil qui accompagnent souvent le succès. Cette souffrance et cette humiliation le préparaient à fouler d'un pas plus sûr les hauteurs vertigineuses où, si soudainement, il avait été transporté.

Tout en se réjouissant de la liberté que la vérité leur apporte, les hommes courent le danger d'exalter les serviteurs employés par Dieu pour rompre les chaînes de l'erreur et de la superstition. Satan s'efforce de détacher les hommes du Créateur pour diriger leurs pensées et leurs affections sur la créature. En les poussant à honorer l'instrument, il leur fait oublier la main qui les dirige, et alors, trop souvent, les conducteurs religieux, ainsi flattés et honorés, oublient leur dépendance de Dieu, et en viennent à se confier en eux-mêmes. Ils cherchent à dominer les esprits et les consciences de gens sans cesse enclins à leur demander conseil plutôt qu'à la Parole de Dieu. L'oeuvre de réformation est souvent enrayée par ce fâcheux travers. Dieu voulait en préserver la Réforme, afin que ce mouvement portât non le sceau de l'homme, mais le sien. Les yeux du monde s'étaient tournés vers Luther; il disparut afin d'obliger les regards à se reporter de l'interprète de la vérité sur l'éternel Auteur de celle-ci!
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22 septembre 2005 4 22 /09 /septembre /2005 00:00

LUTHER SE SÉPARE DE ROME

Suscité à son heure pour réformer L'Église et éclairer le monde, Martin Luther a joué le rôle le plus considérable dans le grand mouvement réformateur du seizième siècle. Zélé, ardent, pieux, ne connaissant aucune crainte sinon celle de Dieu, il n'admettait d'autre base de foi que les saintes Écritures.

Comme les premiers hérauts de l'Évangile, Luther naquit dans la pauvreté. Ses premières années s'écoulèrent dans l'humble chaumière d'un mineur allemand. Son père, qui gagnait péniblement de quoi subvenir à ses études, désirait en faire un avocat. Mais Dieu le destinait à participer à la construction du vaste temple qui s'élevait lentement depuis des siècles. Une jeunesse indigente et une sévère discipline furent l'école par laquelle la Sagesse infinie le prépara en vue de son importante carrière.

Son père était un homme honnête, résolu, courageux, franc, à la fois intelligent et judicieux, obéissant à ses convictions sans s'inquiéter des conséquences. Son grand bon sens l'avait mis en défiance à l'égard de la vie monastique. Aussi lorsque son fils entra au couvent sans son autorisation, il en fut vivement peiné, et ne se réconcilia avec lui que deux ans plus tard, sans avoir changé d'opinion.

Les parents de Luther veillaient avec soin sur l'éducation de leurs enfants, s'efforçant de les instrnire dans la connaissance de Dieu et de les guider dans la pratique des vertus chrétiennes. Souvent, le jeune homme entendait son père demander dans ses prières que son enfant restât fidèle à Dieu et qu'il contribuât un jour à l'avancement de son règne. Saisissant avec empressement toutes les occasions de s'instruire compatibles avec leur vie de labeur, le père et la mère travaillaient sans relâche à préparer leurs enfants en vue d'une vie pieuse et utile. Leur fermeté et leur énergie les portaient parfois à des excès de sévérité. Toutefois, le futur réformateur trouva plus tard, dans cette discipline, plus à apprécier qu'à blâmer. Il n'en put dire autant de ses premières années de classe où il fut traité avec dureté, quelquefois même avec violence.

La pauvreté de ses parents obligea le jeune Luther -- qui avait quitté la maison paternelle pour aller étudier dans une autre ville -- à chanter devant les maisons, pour obtenir de la nourriture et de l'argent. Les moroses superstitions de l'époque à travers lesquelles il envisageait l'avenir jetaient l'effroi dans son coeur. Et c'est en tremblant, en proie à une terreur constante, qu'il se représentait Dieu -- non comme un tendre Père céleste -- mais comme un être sévère, un juge impitoyable, un cruel tyran.

En dépit de tant d'obstacles et de causes de découragement, il allait hardiment de l'avant à la conquête de l'idéal moral et intellectuel vers lequel il se sentait attiré. Sa soif de connaissances et la tournure pratique de son esprit lui faisaient préférer le solide et l'utile au clinquant et au superficiel.

Entré à dix-huit ans à l'université, il vit sa condition s'améliorer considérablement, et ses perspectives devenir meilleures. Grâce à leur savoir-faire et à leur industrie, ses parents avaient acquis une honnête aisance et purent dès lors subvenir à tous ses besoins. De plus, l'influence d'amis judicieux avait heureusement atténué la tendance au pessimisme qu'il devait à sa première éducation. S'appliquant à l'étude des bons auteurs, il s'appropria leurs meilleures pensées et fit sienne la sagesse des sages. Très tôt, sous la dure discipline de ses anciens maîtres, il avait fait naître de grandes espérances. Mais lorsqu'il se trouva dans une ambiance favorable, son esprit se développa rapidement. Une excellente mémoire, une imagination vive, une grande force de raisonnement et une application inlassable le distinguèrent bientôt au milieu de ses condisciples. La discipline de l'école mûrit son jugement et le prépara en vue des conflits qui l'attendaient.

La piété naïve et précoce qui réchauffait son jeune coeur l'armait de persévérance dans ses desseins et lui inspirait une sincère humilité. Constamment conscient de son besoin des directions et du secours d'en haut, il commençait chacune de ses journées par la prière et vivait dans une attitude d'intercession. « Bien prier, avait-il coutume de dire, est plus qu'à moitié étudier. » (Voir
Appendice a17)

En parcourant la bibliothèque de l'université, Luther y trouva un exemplaire des saintes Écritures en latin. Jamais il n'avait vu ce livre. Il en ignorait même l'existence. Il avait entendu lire, au service religieux, des fragments des évangiles et des épîtres, et il supposait que cela constituait toutes les Écritures. Pour la première fois, il contemplait la Parole de Dieu dans sa totalité. C'est avec un étonnement mêlé de crainte qu'il tournait les pages sacrées. Le coeur battant, le pouls accéléré, il s'interrompait pour s'écrier : « Oh! si Dieu voulait un jour me donner à moi un tel livre! » Des rayons de lumière émanant du trône de Dieu révélaient au jeune étudiant entouré d'anges les trésors de la vérité. Il avait toujours craint d'offenser Dieu. Mais maintenant la conviction profonde de sa culpabilité s'emparait de sa conscience plus fortement que jamais.

Son désir de s'affranchir du péché et de trouver la paix avec Dieu devint si impérieux qu'il finit par se décider à entrer dans un couvent. Là, il fut astreint aux travaux les plus humiliants et dut même aller mendier de porte en porte. À l'âge où l'on éprouve le plus grand besoin d'être considéré et apprécié, Luther aurait pu être découragé de se voir contraint d'accomplir ces fonctions humbles et de nature à mortifier cruellement ses sentiments naturels, mais il supportait patiemment cette humiliation qu'il estimait nécessaire à l'expiation de ses péchés.

Tous les instants qu'il pouvait dérober à ses devoirs journaliers, à son sommeil, et même à ses maigres repas, étaient consacrés à l'étude. La Parole de Dieu, surtout, faisait ses délices. Il avait trouvé un exemplaire du saint Livre enchaîné à la muraille du couvent, et il se rendait souvent en cet endroit pour en faire la lecture. De plus en plus accablé par le sentiment de ses péchés, il continuait à chercher la paix et le pardon par ses propres moyens, s'efforçant de dompter les faiblesses de sa nature par des jeûnes, des veilles et une discipline rigoureuse. Soupirant après une pureté de coeur qui lui apportât l'approbation de Dieu, il ne reculait devant aucune pénitence.

« Vraiment, écrivait-il plus tard, j'ai été un moine pieux, et j'ai suivi les règles de mon ordre plus sévèrement que je ne saurais l'exprimer. Si jamais moine eût pu entrer dans le ciel par sa moinerie, certes j'y serais entré... Si cela eût duré longtemps encore, je me serais martyrisé jusqu'à la mort. » Ces mortifications altérèrent profondément sa santé. Il devint sujet à des évanouissements dont les suites devaient se faire sentir jusqu'à la fin de sa vie. En dépit de tous ses efforts, il n'éprouva aucun soulagement et se trouva bientôt aux confins du désespoir.

C'est alors que Dieu lui suscita un ami secourable en la personne du pieux Staupitz, le supérieur des Augustins, qui l'aida à comprendre la Parole de Dieu et le supplia de ne plus contempler le châtiment dû au péché, mais de regarder à Jésus, son Sauveur, prêt à pardonner. « Au lieu de te martyriser pour tes fautes, lui dit-il, jette-toi dans les bras du Rédempteur. Confie-toi en lui, en la justice de sa vie et en sa mort expiatoire.... Il est devenu homme pour te donner l'assurance de la faveur divine.... Aime Celui qui t'a aimé le premier! »

Ces paroles firent une profonde impression sur Luther. Après bien des luttes contre les erreurs qu'il avait si lontemps caressées, il finit par saisir la vérité, et le calme entra dans son âme angoissée.

Luther reçut les ordres, et fut appelé à quitter le couvent pour aller occuper une chaire de professeur à l'université de Wittenberg où il enseigna les saintes Écritures dans les langues originales. Puis, dans un cours public, il se mit à commenter la Bible, en prenant successivement le livre des Psaumes, les évangiles et les épîtres. Des foules d'auditeurs émerveillés venaient l'écouter. Staupitz, à la fois son ami et son supérieur, l'engageait à monter en chaire. Luther hésitait, se sentant indigne de prêcher la Parole de Dieu à la place et au nom de Jésus-Christ. Ce ne fut qu'après une longue résistance qu'il céda aux pressantes sollicitations de ses amis. Déjà puissant dans les saintes Lettres, il captivait ses auditeurs par son éloquence; la clarté et la force avec lesquelles il présentait la vérité portaient la conviction dans les esprits, et sa ferveur touchait les coeurs.

Fils dévoué de l'Église romaine, Luther n'avait aucune intention d'être autre chose. Il entrait dans les desseins de Dieu qu'il fût appelé à se rendre à Rome. Il fit ce voyage à pied, logeant dans les monastères qu'il trouvait sur sa route. En Italie, s'étant arrêté dans un couvent, il fut surpris par la richesse, la magnificence et le luxe qui s'y étalaient. Jouissant de revenus princiers, les religieux habitaient des palais, portaient des soutanes opulentes et s'asseyaient à une table somptueuse. Le moine de Wittenberg était peiné de voir le contraste entre ce spectacle et sa vie de labeurs et de renoncement. Il devenait perplexe.

Enfin, il aperçut dans le lointain la ville aux sept collines. Saisi d'une profonde émotion, il se prosterna en terre en s'écriant : « Rome sainte, je te salue! » Entré dans la cité, il visita les églises, écouta les histoires extraordinaires que racontaient les prêtres et les moines, et se conforma à toutes les cérémonies du culte. Partout, ses yeux rencontraient des scènes qui le remplissaient d'étonnement et d'horreur. L'iniquité s'étalait dans tous les rangs du clergé. Partout les prélats se permettaient des plaisanteries indécentes dont l'esprit profane pénétrait jusque dans les saints offices. Où qu'il se tournât il rencontrait l'impiété, non la sainteté. « On ne saurait croire les péchés et les actions infâmes qui se commettent dans Rome, écrivait-il; il faut le voir et l'entendre pour le croire. Aussi a-t-on coutume de dire : S'il y a un enfer, Rome est bâtie dessus; c'est un abîme d'où sortent tous les péchés. »

Par un récent décret, le pape venait d'accorder une indulgence à tous ceux qui graviraient à genoux l' « escalier de Pilate », qu'on prétendait être celui -- miraculeusement transféré de Jérusalem à Rome -- par lequel notre Sauveur était descendu en quittant le tribunal romain. Luther en faisait dévotement l'ascension, quand, tout à coup, la parole du prophète Habakuk, que Paul a répétée, retentit dans son coeur comme un tonnerre : « Le juste vivra par la foi. » (
Romains 1.17 ) Se relevant brusquement, il s'éloigna honteux et bouleversé. Cette parole impressionna toujours son âme. Dès ce moment, il vit plus clairement que jamais combien il est erroné de chercher le salut dans les oeuvres. Il comprit aussi la nécessité de la foi aux mérites de Jésus-Christ. Ses yeux étaient dessillés, et cela pour toujours, sur les égarements de la papauté. En détournant son visage de la ville de Rome, il en avait détourné son coeur, et, à partir de ce jour, l'abîme qui l'en séparait devait aller en s'élargissant jusqu'à la séparation complète.

A son retour de la ville éternelle, Luther reçut de l'université de Wittenberg le grade de docteur en théologie. Il pouvait désormais se consacrer plus que jamais à l'étude des saintes Écritures qu'il chérissait. Il avait fait le voeu solennel d'étudier avec soin et de prêcher fidèlement tous les jours de sa vie la Parole de Dieu, et non les décisions et les doctrines des papes. Il n'était plus simplement moine ni professeur, mais héraut autorisé des Livres saints. Appelé à être berger du troupeau de Dieu, d'un troupeau ayant faim et soif de vérité, le nouveau docteur déclarait hautement que le chrétien ne peut recevoir d'autre doctrine que celle qui repose sur les Écrits sacrés. Cette affirmation sapait la suprématie du pape. Elle contenait le principe vital de la réforme.

Voyant combien il est dangereux d'accorder plus de crédit aux théories humaines qu'à la Parole de Dieu, Luther attaquait hardiment l'incrédulité spéculative des savants, et combattait à la fois la philosophie et la théologie qui, en Europe, dominaient les esprits. Il dénonçait ces études non seulement comme inutiles, mais comme pernicieuses, et s'efforçait de détourner ses auditeurs des sophismes des docteurs pour attirer leur attention sur les vérités éternelles exposées par les prophètes et les apôtres.

Les foules suspendues aux lèvres du jeune docteur entendaient un message d'une douceur inconnue. Jamais de telles paroles n'avaient encore frappé leurs oreilles. L'heureuse nouvelle de l'amour d'un Sauveur, l'assurance du pardon et de la paix par la foi en son sang expiatoire réjouissaient les coeurs et y versaient une espérance immortelle. La lumière qui brillait à Wittenberg devait rayonner jusqu'aux extrémités de la terre, et son éclat s'intensifier jusqu'à la fin des temps.

Comme le conflit entre la lumière et les ténèbres est irréductible, ainsi il n'y a pas d'entente possible entre la vérité et l'erreur. Proclamer, établir l'une, c'est attaquer et renverser l'autre. Notre Sauveur a dit lui-même : « Je ne suis pas venu apporter la paix, mais l'épée. » (
Matthieu 10.34 ) Au début de la Réforme, Luther disait : « Dieu ne me conduit pas; il me pousse, il m'enlève. Je ne suis pas maître de moi-même. Je voudrais vivre dans le repos; mais je suis précipité au milieu du tumulte et des révolutions. » Il allait maintenant être jeté dans l'arène.

L'Église romaine avait fait trafic de la grâce de Dieu. Les tables des changeurs s'étaient dressées auprès des autels, et l'air retentissait des éclats de voix des vendeurs et des acheteurs. Sous prétexte de réunir des fonds en vue de l'érection de la basilique de St-Pierre, à Rome, le pape avait ordonné la vente publique des indulgences. Avec le prix du crime, et sur la pierre angulaire de l'iniquité, on érigeait un temple à Dieu. Mais l'expédient même dont Rome se servait allait asséner un coup mortel à sa puissance et à sa grandeur. Ce trafic allait susciter à la papauté son ennemi le plus résolu et le plus redoutable, et déclencher une bataille qui allait ébranler le trône papal au point de faire chanceler la triple couronne sur la tête du souverain pontife.

C'est Jean Tetzel qui fut choisi pour la vente des indulgences en Allemagne. Convaincu de délits inavouables contre la société et contre la loi de Dieu, il avait réussi à se soustraire au juste châtiment de ses crimes. Il fut désigné pour exécuter les projets intéressés et sacrilèges du Saint-Siège. Débitant des histoires invraisemblables et des contes merveilleus, il trompait effrontément un peuple ignorant, crédule et superstitieux, qui, s'il avait été en possession de la Parole de Dieu, ne se serait pas laissé abuser de la sorte. Mais on avait privé les gens des saintes Écritures pour les tenir sous le joug de la papauté et les employer à accroître les richesses et la puissance des dignitaires de l'Église.

Tetzel entrait dans une localité précédé d'un héraut qui criait : « Nous vous apportons la grâce de Dieu et du Saint-Père. » Et le peuple d'accueillir l'imposteur comme s'il avait été Dieu lui-même venu sur terre. L'infâme marché s'ouvrait dans l'Église. Du haut de la chaire, Tetzel exaltait les indulgences comme le plus précieux don du ciel. « Venez, disait-il, je vous donnerai des lettres dûment scellées par lesquelles les péchés mêmes que vous aurez l'intention de commettre vous seront tous pardonnés. » « Il y a plus, ajoutait-il, les indulgences ne sauvent pas seulement les vivants, elles sauvent aussi les morts....

» À peine l'argent a-t-il sonné dans ma caisse, que l' âme s'élance hors du purgatoire et prend son vol vers le ciel. »

Simon le magicien avait autrefois offert de l'argent aux apôtres en échange du don des miracles. Pierre lui avait dit : « Que ton argent périsse avec toi, puisque tu as cru que le don de Dieu s'acquérait à pris d'argent! » (
Actes 8.20 ) Mais l'offre de Tetzel était acceptée avec empressement par des milliers de gens. L'argent et l'or affluaient dans ses caisses. Un salut à prix d'argent est plus facile à obtenir que celui qui exige la conversion, la foi et une lutte persévérante contre le péché. (Voir Appendice a18)

La doctrine des indulgences trouva cependant des contradicteurs dans l'Église romaine : c'étaient des hommes savants et pieux qui n'accordaient aucune confiance à des prétentions aussi contraires à la raison et à l'Écriture. Mais aucun prélat n'osait élever la voix contre cet odieux trafic. Le malaise commençant à se faire sentir, plusieurs se demandaient avec angoisse si Dieu ne susciterait pas quelque instrument pour purifier son Église.

Bien que Luther fût encore un fervent papiste, il était rempli d'horreur à l'ouïe des déclarations blasphématoires des marchands d'indulgences. Plusieurs de ses auditeurs, qui avaient acheté des certificats de pardon, vinrent bientôt lui confesser leurs divers péchés, et lui en demander l'absolution, non pas qu'ils en eussent des remords sincères, mais uniquement en vertu de leurs indulgences. Luther la leur refusa, et leur déclara tout net que sans repentance et sans conversion, ils périraient dans leurs péchés. Très perplexes, ces gens se hâtèrent de retourner vers Tetzel pour l'informer qu'un moine augustin ne faisait aucun cas de ses lettres de pardon. Quelques-uns même demandaient hardiment le remboursement de leur argent. À cette nouvelle, Tetzel rugit de colère, et se livra en chaire à de terribles imprécations. À plusieurs reprises, il fit allumer un feu sur la grande place, en déclarant qu'il avait reçu du pape l'ordre de brûler tous les hérétiques qui oseraient s'élever contre ses très saintes indulgences.

Luther entra alors résolument dans la lice comme champion de la vérité. Montant en chaire, il fit entendre de solennels avertissements. Mettant en relief la nature odieuse du péché, il affirma qu'il est impossible à l'homme, par ses propres efforts, d'atténuer sa culpabilité ou d'éluder le châtiment de Dieu. Seules la repentance et la foi en Jésus-Christ peuvent sauver le pécheur. La grâce, don gratuit de Dieu, ne s'obtenant pas à prix d'argent, Luther conseillait à ses auditeurs, non d'acheter des indulgences, mais de compter avec foi sur un Sauveur crucifié. Relatant sa douloureuse recherche du salut par les humiliations et les pénitences, il les assura qu'il n'avait trouvé paix et joie qu'en détachant ses regards de ses propes mérites pour les porter sur Jésus-Christ.

Tetzel continuant son trafic, Luther résolut de protester énergiquement contre ces criants abus. Il en eut bientôt l'occasion. L'église du château de Wittenberg possédait plusieurs reliques qu'en certains jours de fête on exhibait aux yeux du peuple. Ces jours-là, une indulgence plénière était accordée à ceux qui, après avoir visité l'église, faisaient leur confession. L'affluence à ces fêtes était considérable. L'une des plus importantes, celle de la Toussaint, approchait. Le jour précédent, Luther, en présence d'une foule de fidèles, afficha sur la porte de l'église un placard portant quatre-vingt-quinze thèses contre la doctrine des indulgences. Ces thèses, il se déclarait prêt à les défendre, le lendemain, à l'université, contre toute personne qui croirait devoir les attaquer.

Ces propositions attirèrent l'attention générale. Elles furent lues, relues et répétées dans toute la région. Une grande agitation régnait à l'université et dans toute la ville. Ces thèses établissaient que le pouvoir de pardonner les péchés et d'en remettre la peine n'avait jamais été confié ni au pape, ni à aucun homme. La vente des indulgences n'était qu'un moyen artificieux d'extorquer de l'argent, une exploitation de la crédulité publique, une ruse de Satan pour détruire les âmes. Luther y déclarait en outre que l'Évangile du Christ est le trésor le plus précieux de l'Église, et que la grâce de Dieu qui s'y révèle est gratuitement accordée à quiconque la recherche par la conversion et la foi.

Les thèses de Luther sollicitaient la contradiction. Mais personne n'osa relever le défi. Ses propositions firent en quelques jours le tour de l'Allemagne, et en quelques semaines, celui de la chrétienté. Un grand nombre de catholiques pieux, qui avaient pleuré sur les maux de l'Église sans entrevoir aucun moyen de les guérir, lurent ces thèses avec une joie d'autant plus grande qu'ils y entendaient la voix de Dieu. Ils eurent l'impression que le Seigneur était finalement intervenu pour arrêter le flot montant de la corruption. Des princes et des magistrats se réjouirent secrètement de ce qu'un frein allait être mis à la puissance arrogante qui déniait au monde le droit d'en appeler de ses décisions.

En revanche, les foules attachées au péché et à la superstition furent terrifiées en voyant réduits, en poussière les sophismes qui avaient calmé leurs craintes. Transportés de colère, de rusés ecclésiastiques, furieux de voir leur connivence avec le mal dénoncée et leurs profits menacés, s'unirent pour soutenir leur cause. Le réformateur dut faire face à de violents accusateurs. Les uns lui reprochaient d'avoir agi par impulsion et d'être non dirigé par Dieu, mais poussé par l'orgueil et la présomption. « Qui ne sait, répondait-il, que l'on met rarement une idée nouvelle en avant sans être accusé d'orgueil et de chercher des querelles?... Jésus-Christ et tous les martyrs n'ont-ils pas été mis à mort comme contempteurs de la sagesse du temps, et pour avoir avancé des nouveautés, sans prendre auparavant humblement conseil des organes de l'ancienne opinion? »

Il ajoutait : « Ce que je fais s'accomplira non par la prudence des hommes, mais par le conseil de Dieu. Si l'oeuvre est de Dieu, qui l'arrêtera? Si elle n'est pas de lui, qui la soutiendra?... Non pas ma volonté, ni la leur, ni la nôtre. Que ta volonté se fasse, ô Père saint qui es dans le ciel! »

Bien qu'il eût été poussé par l'Esprit de Dieu à entreprendre sa tâche, Luther ne put la poursuivre sans avoir à livrer de rudes combats. Le dénigrement, la calomnie de ses intentions et mobiles, les insinuations perfides sur son caractère fondirent sur lui comme un torrent débordé, et ne furent pas sans effet. Il avait cru que les conducteurs du peuple, tant dans l'Église que dans les écoles, se joindraient à lui dans une oeuvre de réforme. Les encouragements qui lui étaient venus de la part de personnages influents l'avaient rempli de joie et d'espérance. Il voyait déjà par anticipation se lever des jours meilleurs pour l'Église. Mais aux encouragements avaient succédé les incriminations et les dénonciations. Plusieurs dignitaires de l'Église et de l'État, convaincus de la rectitude des thèses, ne tardèrent pas à s'apercevoir que leur acceptation entraînerait de grandes transformations. Éclairer et réformer le peuple, c'était virtuellement saper l'autorité du pape, tarir des milliers de ruisseaux qui alimentaient ses trésors, et réduire considérablement l'extravagance et le luxe des chefs de l'Église. De plus, donner au peuple la liberté de penser et d'agir en êtres responsables, ne comptant pour leur salut que sur Jésus-Christ, c'était renverser le trône pontifical, et éventuellement détruire leur propre autorité. Pour ces raisons, ils repoussèrent la connaissance que Dieu leur envoyait, et, en s'opposant à l'homme qu'il avait désigné pour les éclairer, ils se dressèrent contre le Christ et contre Sa vérité.

Lorsqu'il pensait à lui-même, Luther tremblait de se voir dressé seul en face des plus grandes puissances de la terre. Il se demandait parfois si c'était bien Dieu qui l'avait poussé à résister à l'autorité de l'Église. « Qui étais-je alors, s'écrie-t-il, moi pauvre, misérable, méprisable frère, plus semblable à un cadavre qu'à un homme, qui étais-je pour m'opposer à la majesté du pape devant laquelle tremblaient les rois de la terre et le monde entier?... Personne ne peut savoir ce que mon coeur a souffert dans ces deux premières années, et dans quel abattement, je pourrais dire dans quel désespoir, j'ai souvent été plongé. » Mais Dieu ne le laissa pas sombrer dans le découragement. Les appuis humains lui faisant défaut, il regarda à Dieu seul, et apprit à se reposer en toute sécurité sur son bras puissant.

Luther écrivait à un ami de la Réforme : « Il est très certain qu'on ne peut parvenir à comprendre les Écritures ni par l'étude, ni par l'intelligence. Votre premier devoir est donc de commencer par la prière. Demandez au Seigneur qu'il daigne vous accorder, en sa grande miséricorde, la véritable intelligence de Sa Parole. Il n'y a point d'autre interprète de la Parole de Dieu que l'Auteur même de cette Parole, selon ce qu'il a dit : Ils seront tous enseignés de Dieu. N'espérez rien de vos travaux, rien de votre intelligence; confiez-vous uniquement en Dieu et en l'influence de son Esprit. Croyez-en un homme qui en a fait l'expérience. « Il y a là un enseignement vital pour toute personne qui se sent appelée de Dieu à présenter au monde les vérités solennelles relatives à notre temps. Ces vérités provoqueront l'inimitié de Satan et celle des hommes qui aiment l'erreur. Dans le conflit avec les puissances du mal, il faut plus qu'une haute intelligence et une sagesse purement humaine. Quand ses ennemis en appelaient aux usages et à la tradition, aux déclarations et à l'autorité du pape, Luther leur répondait par les Écritures et les Écritures seules. Il trouvait là des arguments irréfutables; aussi les suppôts du formalisme et de la superstition demandaient-ils son sang comme les Juifs avaient réclamé celui de Jésus. « C'est un crime de haute trahison contre l'Église, disaient les zélateurs de Rome, que de laisser vivre une heure de plus un si horrible hérétique. Qu'on lui dresse à l'instant même un échafaud! » Mais Luther ne fut pas victime de leur fureur. Le Dieu dont il était l'ouvrier envoya ses anges pour le protéger. En revanche, plusieurs de ceux qui avaient reçu de lui la lumière furent les objets de la haine de Satan et endurèrent courageusement la souffrance et la mort pour l'amour de la vérité.

Les enseignements de Luther retenaient dans toute l'Allemagne l'attention des hommes réfléchis. De ses sermons et de ses écrits émanaient des flots de lumière qui éclairaient des milliers de chercheurs. Une foi vivante se substituait au formalisme qui enchaînait l'Église, et abattait les superstitions de Rome. Les préjugés tombaient. La Parole de Dieu, à laquelle Luther soumettait toute doctrine et toute prétention, était une épée à deux tranchants qui pénétrait dans les coeurs. Partout se manifestait le désir de progresser dans la vie spirituelle. De toutes parts on constatait une faim et une soif de justice qu'on n'avait pas vues depuis des siècles. Les regards du peuple, si longtemps fixés sur des rites et des médiateurs humains, se tournaient maintenant, suppliants et enthousiastes, vers le Christ crucifié.

Cet intérêt général aviva les craintes des autorités de l'Église romaine, Luther fut sommé de se rendre à Rome pour y répondre de l'accusation d'hérésie. Cette sommation terrifia ses amis. Connaissant trop bien les dangers auxquels il serait exposé dans cette ville corrompue, déjà ivre du sang des martyrs de Jésus, ils protestèrent contre son départ et demandèrent qu'il fût jugé en Allemagne.

Cette proposition finit par être agréée, et un légat fut désigné pour diriger le procès. Dans les instructions que le pape lui donnait, le légat avait ordre de « poursuivre et de contraindre sans aucun retard... ledit Luther, qui a déjà été déclaré hérétique ». « S'il persiste dans son opiniâtreté, ajoutait le pape, et que vous ne puissiez vous rendre maître de lui, nous vous donnons le pouvoir de le proscrire dans tous les lieux de l'Allemagne, de bannir, de maudire, d'excommunier tous ceux qui lui sont attachés, et d'ordonner à tous les chrétiens de fuir sa présence. » En outre, pour assurer l'extirpation complète de cette hérésie, le pape ordonnait d'excommunier, quelle que fût leur dignité dans l'Église ou dans l'État, l'empereur excepté, toutes les personnes qui refuseraient d'arrêter Luther ou ses adhérents, pour les livrer à la vindicte de Rome.

Ici se révélait le véritable esprit de la papauté. Dans tout ce document, aucune trace de christianisme ou même de justice élémentaire. Luther était à une grande distance de Rome; il n'avait eu aucune occasion de s'expliquer. Pourtant, sans enquête aucune, il était déclaré hérétique. En un même jour, il devait être exhorté, accusé, jugé et condamné; et tout cela par celui qui se disait le saint Père, l'autorité unique, suprême et infaillible, tant dans l'Église que dans l'État!

À ce moment-là, alors que Luther avait particulièrement besoin de conseils et de sympathie, Dieu envoya Mélanchthon à Wittenberg. Sa jeunesse, sa modestie, sa réserve, la sûreté de son jugement et la profondeur de sa science, jointes à une éloquence persuasive, comme à une pureté et à une droiture de caractère notoires, lui avaient acquis l'admiration et l'estime générales. L'éclat de ses talents n'était égalé que par sa douceur et son affabilité. Il ne tarda pas à devenir un fervent disciple de l'Évangile, ainsi que le partisan et l'ami le plus sûr de Luther. Son amabilité, sa prudence et son exactitude complétaient admirablement le courage et l'énergie du réformateur. La collaboration de ces deux hommes communiqua une force nouvelle à l'oeuvre de la Réforme.

La ville d'Augsbourg avait été choisie comme siège de la diète. Le réformateur s'y rendit à pied. De sérieuses craintes étaient exprimées à son sujet. On avait ouvertement déclaré qu'il serait saisi et assassiné en cours de route; aussi ses amis le suppliaient-ils de ne pas s'exposer, et l'engageaient même à quitter Wittenberg pour un temps, et à profiter de la protection qu'ils étaient heureux de lui offrir. Mais il ne voulut pas abandonner le poste que Dieu lui avait confié. En dépit de la tempête qui grondait, il se voyait dans l'obligation de continuer à soutenir la vérité sans défaillance. « Je suis comme Jérémie, disait-il, l'homme des querelles et des discordes; mais plus ils augmentent leurs menaces, plus ils multiplient ma joie.... Ils ont déjà déchiré mon honneur et ma réputation. Une seule chose me reste, c'est mon misérable corps : qu'ils le prennent; ils abrégeront ainsi ma vie de quelques heures. Quant à mon âme, ils ne me la prendront pas. Celui qui veut porter la Parole du Christ dans le monde, doit s'attendre à la mort à chaque heure. »

La nouvelle de l'arrivée de Luther à Augsbourg procura au représentant du pape une vive satisfaction. L'hérétique importun qui attirait l'attention du monde était maintenant au pouvoir de Rome, et le légat était résolu à ne pas le laisser échapper. Le réformateur ne s'étant pas pourvu d'un sauf-conduit, ses amis d'Augsbourg le supplièrent de ne pas se présenter avant de s'en être procuré un, et ils entreprirent eux-mêmes auprès de l'empereur les démarches nécessaires. De son côté, l'intention du légat était, si possible, d'arracher à Luther une rétractation, et, dans le cas où il échouerait, de le conduire à Rome pour lui faire subir le sort de Hus et de Jérôme à Constance. Par ses émissaires, il engagea Luther à se confier en sa clémence et à se présenter devant lui sans sauf-conduit. Le réformateur s'y refusa, ne voulant paraître devant l'ambassadeur du pape qu'en possession d'un document lui garantissant la protection de l'empereur.

Le plan des romanistes était de gagner Luther par une apparente bienveillance. Dans ses entrevues avec lui, le légat, tout en manifestant une grande amabilité, exigea qu'il se soumît implicitement et sans discussion à l'autorité de l'Église. Il ne connaissait pas encore l'homme en présence duquel il se trouvait. Dans sa réponse, Luther lui exprima sa déférence pour l'Église et son amour pour la vérité, se déclarant prêt à écouter toutes les objections qui pourraient être faites à ses enseignements et à soumettre sa doctrine à certaines universités réputées. Mais il protestait contre la prétention du cardinal de le faire rétracter sans l'avoir convaincu d'erreur.

Pour toute réponse, le légat répétait : « Rétracte, rétracte! » Le réformateur eut beau déclarer que ses propositions étaient fondées sur les Écritures, et qu'il ne pouvait renoncer à la vérité, le légat, incapable de réfuter ses arguments, se mit à l'accabler d'un flot de paroles où s'entremêlaient les accusations, les concessions, les flatteries, les appels à la tradition des pères, sans laisser au réformateur le temps de lui répondre. Convaincu que des entretiens de ce genre n'aboutiraient à rien, Luther obtint enfin, mais non sans peine, de présenter sa réponse par écrit.

« Je voyais, écrivait-il à un ami, que le moyen le plus sage était de lui répondre par écrit; car une réponse écrite laisse au moins aux opprimés un double avantage : d'abord, de pouvoir soumettre leur cas à des tiers et deuxièmement, la ressource d'intimider un despote verbeux et sans conscience, qui, autrement, l'emporterait par son langage impérieux. » (Martyn, The life and times of Luther, p. 271, 272. Cf. Félix Kuhn, Luther sa vie et son oeuvre, tome I, p. 301, Paris 1883.)

À l'entrevue suivante, Luther donna de ses enseignements un exposé clair, concis et convaincant, appuyant chacune de ses propositions par des citations des saintes Écritures. Après avoir donné, à haute et intelligible voix, lecture de son travail, il le passa au cardinal qui le mit de côté avec mépris, déclarant qu'il ne contenait qu'une masse de paroles vaines et de citations intempestives. Exacerbé, Luther prit alors l'offensive, et, se plaçant sur le terrain de son adversaire : la tradition et les enseignements de l'Église, il réfuta victorieusement toutes ses affirmations.

Lorsque le prélat vit que le raisonnement de Luther était sans réplique, il perdit patience et recommença à crier : « Rétracte! Rétracte! ou si tu ne le fais, je t'envoie à Rome pour y comparaître devant les juges qui ont été chargés de prendre connaissance de ta cause. Je t'excommunierai, toi, tous tes partisans, tous ceux qui te sont ou te deviendront favorables, et je les jetterai hors de l'Église. » Il termina d'un ton hautain et irrité : « Rétracte-toi, ou ne reparais plus devant moi! »

Le réformateur se retira aussitôt, suivi de ses amis, signifiant ainsi à son adversaire qu'il ne fallait attendre aucune rétractation de sa part. Ce n'était pas ce que le cardinal avait espéré. Il s'était bercé de l'illusion qu'il aurait raison de Luther par l'intimidation. Demeuré seul avec ses partisans, il les regardait successivement, tout confus d'un échec aussi complet qu'imprévu.

Cette rencontre ne demeura pas stérile. L'assemblée avait eu l'occasion de comparer les deux hommes et de juger, par elle-même, de l'esprit qui les animait, aussi bien que de la force de leurs positions. Le contraste était frappant entre le réformateur, simple, humble, ferme, fort de la force de Dieu, ayant la vérité de son côté et le représentant du pape, plein de lui-même, impérieux, hautain, déraisonnable, qui, incapable de lui opposer des arguments scripturaires, ne savait que lui crier avec véhémence : « Rétracte-toi, sinon je t'enverrai à Rome pour y subir ton châtiment! »

Sans tenir compte du sauf-conduit de l'empereur, ses ennemis se préparaient à se saisir de lui pour le jeter en prison. D'autre part, ses amis lui représentaient que sa présence à Augsbourg étant désormais inutile, il devait rentrer à Wittenberg sans délai, avec les plus grandes précautions et dans le plus grand secret. Au petit jour, à cheval, accompagné seulement d'un guide qui lui fut fourni par le magistrat, Luther quitta Augsbourg. Hanté par de sombres pressentiments, il cheminait en silence le long des rues obscures et silencieuses de la ville. Des ennemis vigilants et cruels conspiraient sa perte. Échapperait-il aux pièges tendus sous ses pas? Ce furent des minutes d'anxiété, mais, aussi de ferventes prières. Arrivés près des murailles, les fugitifs virent une porte s'ouvrir devant eux. Ils passèrent sans encombre et pressèrent alors leurs montures. Avant que le légat eût connaissance de la fuite de Luther, celui-ci se trouvait hors d'atteinte. Les projets de Satan et de ses émissaires étaient déjoués. L'homme qu'ils croyaient en leur pouvoir s'était évadé : l'oiseau avait échappé au piège de l'oiseleur. À cette nouvelle, le légat fut consterné. Il avait compté sur de grands honneurs en retour de la sagesse et de la fermeté dont il pensait avoir fait preuve à l'égard de ce contempteur de l'Église. Or, ses espérances étaient frustrées. Il donna libre cours à sa rage dans une lettre à l'électeur de Saxe, où il accusait amèrement le réformateur et exigeait que Frédéric envoyât celui-ci à Rome ou l'expulsât de la Saxe.

L'électeur ne possédait alors qu'une connaissance bien superficielle de la doctrine réformée; mais il était impressionné par la loyauté, la force et la clarté des paroles de Luther. Aussi Frédéric résolut-il de protéger le réformateur tant qu'il n'aurait pas été convaincu d'erreur. Dans sa défense, Luther avait en effet demandé que le légat ou le pape lui démontrât ses erreurs par les Écritures, s'engageant solennellement à renoncer à sa doctrine si elle était en conflit avec la Parole de Dieu. L'électeur écrivit donc au légat : « Puisque le docteur Martin a comparu devant vous à Augsbourg, vous devez être satisfait. Nous ne nous étions pas attendus que, sans l'avoir convaincu, vous prétendiez le contraindre à se rétracter. Aucun des savants qui se trouvent dans nos principautés ne nous a dit que la doctrine de Martin fût impie, antichrétienne et hérétique. » Le prince refusa en outre d'envoyer Luther à Rome ou de le chasser de ses États.

L'électeur constatait d'ailleurs que l'affaissement général de la moralité dans la société exigeait une grande oeuvre de réforme. Il comprenait que toute l'organisation civile compliquée et onéreuse destinée à restreindre et à punir le crime deviendrait inutile si chacun reconnaissait les droits de Dieu et suivait les directions d'une conscience éclairée. Il voyait que les travaux de Luther visaient à cela, et il éprouvait une joie secrète à la pensée qu'une influence meilleure commençait à se faire sentir dans l'Église.

L'électeur constatait en outre le plein succès de l'enseignement de Luther à l'université. Une année seulement s'était écoulée depuis que le réformateur avait affiché ses thèses à la porte de l'église du château. Mais le nombre des pèlerins qui la visitaient à la Toussaint avait déjà sensiblement diminué. Rome avait perdu des adorateurs et des offrandes, mais ceux-ci étaient remplacés par les étudiants en quête de science qui venaient remplir les auditoires de Wittenberg. Les écrits de Luther avaient suscité en tous lieux le désir d'étudier les Écritures; et ce n'était pas seulement de toutes les parties de l'Allemagne que les étudiants accouraient, mais aussi des pays voisins. « Au moment où ils découvraient dans le lointain les clochers de cette ville, ces jeunes gens... s'arrêtaient et élevaient les mains vers le ciel, louant Dieu de ce qu'il y faisait luire, comme autrefois de Sion, la lumière de la vérité pour l'envoyer jusqu'aux contrées les plus éloignées. »

Luther n'avait encore que partiellement abandonné les erreurs du romanisme. Une comparaison des décrets et des constitutions de Rome avec les saintes Écritures le jetait dans la plus profonde stupéfaction. « Je lis les décrets des pontifes, écrivait-il à Spalatin, et (je te le dis à l'oreille) je ne sais pas si le pape est l'Antichrist lui-même ou s'il est son apôtre, tellement Jésus y est dénaturé et crucifié. » Pourtant, Luther était encore un fils docile de l'Église romaine, et la pensée de se séparer de sa communion n'avait pas encore effleuré son esprit.

Les écrits et la doctrine du réformateur s'étaient répandus dans toute la chrétienté. Leur influence se manifestait en Suisse et en Hollande. Des exemplaires de ses écrits avaient passé en France et en Espagne. En Angleterre, ses enseignements étaient reçus comme la Parole de vie. La vérité avait aussi pénétré en Belgique et en Italie. Des milliers de gens avaient été arrachés à leur torpeur mortelle et goûtaient la joie d'une vie d'espérance et de foi.

À Rome, l'exaspération grandissait à vue d'oeil à l'ouïe des succès de Luther. Quelques-uns de ses adversaires les plus acharnés, même des professeurs d'universités catholiques, déclaraient innocent celui qui le tuerait. Un jour, un étranger qui dissimulait un pistolet sous son habit s'approcha du réformateur et lui demanda pourquoi il sortait seul. « Je suis entre les mains de Dieu, répondit Luther. Il est ma force et mon bouclier, que peut me faire l'homme mortel? » Alors l'étranger pâlit et s'enfuit, comme s'il s'était trouvé en la présence d'un ange.

Ses enseignements se répétaient en tous lieux, dans les chaumières et les couvents, dans les demeures des bourgeois et les châteaux des nobles, dans les académies et les palais des rois. De tous côtés, des hommes de coeur se levaient pour seconder le réformateur.

Vers ce temps-là, Luther, lisant les ouvrages de Hus, constata que la grande vérité de la justification par la foi avait aussi été enseignée par le réformateur de la Bohême. « Tous, s'écrie-t-il, Paul, Augustin et moi nous sommes hussites sans le savoir. » « Dieu fera sans doute savoir au monde que la vérité lui a été présentée il y a un siècle, et qu'il l'a brûlée! » (Wylie, liv. VI, chap. I.)

Dans un appel à l'empereur et à la noblesse d'Allemagne en faveur de la réformation de la chrétienté, Luther, parlant du pape, écrivait : « C'est une chose horrible de voir celui qui s'appelle le vicaire de Jésus-Christ déployer une magnificence que celle d'aucun empereur n'égale. Est-ce là ressembler au pauvre Fils de Dieu ou à l'humble saint Pierre? Il est, prétendent-ils, le Seigneur du monde! Mais Jésus, dont il se vante d'être le vicaire, a dit : Mon règne n'est pas de ce monde. Le règne d'un vicaire s'étendrait-il au-delà de celui de son Seigneur? »

Parlant des universités, il écrivait : « Je crains fort que les universités ne soient de grandes portes de l'enfer, si l'on ne s'applique pas avec soin à y expliquer la sainte Écriture et à la graver dans le coeur des jeunes gens. Je ne conseille à personne de placer son enfant là où l'Écriture ne règne pas. Toute institution où l'on ne consulte pas sans relâche la Parole de Dieu est vouée à la corruption. » Cet appel, qui eut un immense retentissement, ne tarda pas à se répandre dans toutes les parties de l'Allemagne. La nation entière en fut émue, et des foules se rallièrent sous les étendards de la Réforme.

Brûlant du désir de se venger, les ennemis de Luther pressaient le pape de prendre contre lui des mesures décisives. Il fut décrété que sa doctrine serait immédiatement condamnée. Soixante jours lui furent donnés à lui et à ses adhérents pour se rétracter, ou, en cas de refus, être excommuniés.

Ce fut une épreuve terrible pour la Réforme. Pendant des siècles, les foudres de l'excommunication avaient frappé de terreur les plus puissants souverains, plongeant de grands empires dans le malheur et la désolation. Ceux qui en étaient les objets étaient regardés avec horreur. Traités en parias, ils étaient retranchés de la communion de leurs semblables, traqués et mis à mort. Luther ne fermait pas les yeux sur la tempête qui grondait sur sa tête, mais il demeurait ferme, assuré que Jésus-Christ serait son défenseur et son bouclier. Animé de la foi et du courage d'un martyr, il écrivait : « Que va-t-il arriver? Je l'ignore.... Où que ce soit que le coup frappe, je suis sans crainte. Une feuille d'arbre ne tombe pas sans la volonté de notre Père. Combien moins nous-mêmes!... C'est peu de chose que de mourir pour la Parole, puisque cette Parole qui s'est incarnée pour nous est morte d'abord elle-même. Si nous mourons avec elle, nous ressusciterons avec elle. Passant par où elle a passé, nous arriverons où elle est arrivée, et nous demeurerons près d'elle pendant toute l'éternité. »

En recevant la bulle, Luther s'écria : « Je la méprise et l'attaque comme impie et mensongère.... C'est Jésus-Christ lui-même qui y est condamné.... Je me réjouis d'avoir à supporter quelques maux pour la meilleure des causes. Je sens déjà plus de liberté dans mon coeur; car je sais enfin que le pape est l'antichrist, et que son siège est celui de Satan. »

Le document papal ne resta pas sans effet. La prison, l'épée, la torture étaient des moyens employés pour imposer l'obéissance. Les faibles et les superstitieux tremblèrent; et, bien que les sympathies allassent généralement vers Luther, on n'était pas disposé à risquer sa vie pour la cause de la Réforme. Selon toute apparence, l'oeuvre du réformateur touchait à son terme. Rome avait fulminé contre lui ses anathèmes, et le monde l'observait, convaincu qu'il périrait ou qu'il serait forcé de céder. Il n'en fut rien. D'un geste calme, mais puissant et terrible, le réformateur rejeta la sentence comminatoire et annonça publiquement sa décision de se séparer de la papauté pour toujours. En présence d'une foule composée d'étudiants, de docteurs et de citoyens de tous rangs, il livra au feu la bulle du pape, des exemplaires du droit canon, des décrétales et d'autres écrits soutenant le pouvoir papal. « Mes ennemis, dit-il, ont pu, en brûlant mes livres, nuire à la vérité dans l'esprit du commun peuple et perdre des âmes. En retour, je consume leurs livres. Jusqu'ici, je n'ai fait que badiner avec le pape, mais une lutte sérieuse vient de s'ouvrir. J'ai commencé cette oeuvre au nom de Dieu; elle se finira par sa puissance et sans moi. »

À ses ennemis, qui méprisaient sa cause en raison de sa faiblesse, Luther répondait : « Qui sait si ce n'est pas Dieu qui m'a choisi et appelé, et s'ils ne doivent pas craindre, en me méprisant, de mépriser Dieu lui-même?... Moïse était seul à la sortie d'Égypte; Élie seul, au temps du roi Achab; Ésaïe seul, à Jérusalem; Ézéchiel seul, à Babylone;... Dieu n'a jamais choisi pour prophète ni le souverain sacrificateur, ni quelque autre grand personnage; ordinairement, il a choisi des personnes basses et méprisées, une fois même le berger Amos. En tout temps, les saints ont dû reprendre les grands, les rois, les princes, les prêtres, les savants, au péril de leur vie.... Je ne dis pas que je sois un prophète; mais je dis qu'ils ont lieu de craindre, précisément parce que je suis seul et qu'ils sont nombreux. Ce dont je suis certain, c'est que la Parole de Dieu est avec moi, et qu'elle n'est point avec eux. »

Pourtant, ce ne fut pas sans une lutte terrible que Luther se résigna à se séparer de l'Église. C'est vers ce temps-là qu'il écrivait : « Je sens mieux chaque jour combien il est difficile de se dégager de scrupules que l'on a cultivés dès son enfance. Oh! qu'il m'en a coûté, bien que les Écritures fussent pour moi, de prendre position contre le pape et de le dénoncer comme l'antichrist!... Combien grandes ont été les angoisses de mon coeur! Combien de fois me suis-je posé, dans l'amertume de mon âme, cette question qui est sans cesse sur les lèvres des papistes : Es-tu le seul sage? Tout le reste du monde est-il depuis si longtemps dans l'erreur? Et si, après tout, c'était toi qui te trompais? Si tu étais la cause que beaucoup d'âmes, égarées par toi, seront éternellement perdues? C'est ainsi que j'ai tremblé, jusqu'à ce que Jésus-Christ, par sa Parole infaillible, eût fortifié mon âme. » (Dr Martin Luther, Saemtliche Werke, vol. LIII, p. 93, 99.)

Le pape avait menacé Luther de l'excommunication s'il ne se rétractait pas. Cette menace allait maintenant devenir une réalité. Une nouvelle bulle parut, qui déclarait Luther séparé de l'Église et maudit du ciel. Tous ceux qui recevaient sa doctrine étaient englobés dans cette condamnation. Un grand conflit était engagé.

Être en butte à l'opposition est le sort de tous ceux dont Dieu se sert pour annoncer des vérités spécialement applicables à leur temps. Or il y avait, aux jours de Luther, une vérité présente d'une importance capitale, de même qu'Il y a une vérité présente pour notre époque. Celui qui gouverne le monde selon les conseils de sa volonté a jugé bon de susciter des hommes auxquels il confie un message spécialement destiné au temps où ils vivent et adapté aux conditions dans lesquelles ils sont placés. Si ces hommes apprécient la lumière qui leur est offerte, des horizons plus vastes s'ouvriront devant eux.. Mais la majorité des gens n'apprécie pas plus la vérité aujourd'hui que les partisans du pape au temps de Luther. Comme dans les siècles passés, on est enclin à suivre les théories et les traditions des hommes plutôt que la Parole de Dieu. Il ne faut pas que ceux qui présentent la vérité pour notre époque s'attendent à être accueillis avec plus de faveur que les réformateurs des temps passés. La grande lutte entre la vérité et l'erreur, entre le Christ et Satan, augmentera d'intensité jusqu'à la fin de l'histoire du monde.

Jésus a dit à ses disciples : « Si vous étiez du monde, le monde aimerait ce qui est à lui; mais parce que vous n'êtes pas du monde, et que je vous ai choisis du milieu du monde, à cause de cela le monde vous hait. Souvenez-vous de la parole que je vous ai dite : Le serviteur n'est pas plus grand que son maître. S'ils m'ont persécuté, ils vous persécuteront aussi; s'ils ont gardé ma parole, ils garderont aussi la vôtre. » (
Jean 15.19, 20 ) D'autre part, le Seigneur dit positivement : « Malheur, lorsque tous les hommes diront du bien de vous, car c'est ainsi qu'agissaient leurs pères à l'égard des faux prophètes! » ( Luc 6.26 ) La concorde entre l'esprit du Christ et l'esprit du monde n'existe pas plus maintenant qu'autrefois; et ceux qui annoncent la Parole de Dieu dans toute sa pureté ne seront pas plus favorablement accueillis aujourd'hui qu'alors. L'opposition à la vérité peut changer de forme, elle peut être plus cachée, plus subtile; mais le même antagonisme existe et existera jusqu'à la fin.
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